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Natif de Sherbrooke et maintenant établi à Laval, l’auteur Jean-Philippe Martel signe le roman C<em>hez les sublimés</em>, qui vient tout juste d’arriver en librairie.
Natif de Sherbrooke et maintenant établi à Laval, l’auteur Jean-Philippe Martel signe le roman C<em>hez les sublimés</em>, qui vient tout juste d’arriver en librairie.

Jean-Philippe Martel, sublimer le passé

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
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 Le désenchantement de la vie adulte traverse les pages du nouveau roman de Jean-Philippe Martel.

« En fait, la désillusion, c’est peut-être même le thème principal de tout le livre », dit l’écrivain d’origine sherbrookoise. 

Celui-ci planchait depuis l’automne 2013 sur ce nouveau titre. 

« On se trouvait juste après le printemps érable. La crise des accommodements raisonnables se dessinait. Tout ça me préoccupait. Je trouvais que le monde se refermait sur nous, je nous voyais un peu pris dans une logique assez matérialiste, où tout était lié à notre rendement. Aller à l’école pour apprendre des choses, soudain, ça semblait presque ridicule alors que moi, j’avais toujours valorisé ça. De la même façon, la valeur de l’art devenait marchande : une création artistique qui ne se vendait pas à 10 000 exemplaires avait moins de valeur qu’une autre. »

Il y avait du remue-ménage dans l’air. Des bouleversements sociaux à prévoir. Une césure qui entamait les idéaux. 

Et il y avait, dans tout ça, un moteur d’écriture. 

Tout frais arrivé sur les tablettes des libraires, Chez les sublimés est un ouvrage qui a du souffle. 

Avec l’humour fin et le sens de la narration qu’on lui connaît depuis la parution de son premier livre (Comme des sentinelles, 2012), celui qui est aussi enseignant de littérature campe en 376 pages un trio de personnages qui ont passé leur jeunesse ensemble dans les rues de la « reine des Cantons-de-l’Est ».

La Maison du Cinéma, la côte de la rue King, le quartier du Vieux- Nord et une poignée d’autres lieux emblématiques de Sherbrooke servent de décor aux retrouvailles et aux souvenirs partagés entre les frangins Vincent et Emmanuel et leur ami d’enfance, Thomas. 

« C’était un peu naturel pour moi de camper le récit dans les paysages de ma jeunesse. C’est aussi une façon de montrer concrètement que les lieux où on a grandi font partie de notre identité. Ils nous forgent, qu’on le veuille ou non. »  

Les liens tissés dans nos premières années aussi. 

« C’est une des choses que je me demandais : qu’est-ce qui reste des amitiés qui ont tant compté? Et notre rapport aux médias sociaux, qu’est-ce qu’il change dans nos relations avec les autres? »

Creuser le passé

En filigrane se déploie aussi la question de la filiation, de ce qu’on hérite de ceux qui nous ont précédés. Une idée peut-être pas si étrangère au fait que l’auteur est papa de deux enfants de 4 et 6 ans. 

« Il y a tout cet enjeu de ce qui nous survit, de ce qu’on transmet... Avoir des enfants m’a sans doute rendu plus sensible à certaines de ces questions-là. »

Dans le roman, tous les personnages se trouvent, d’une certaine façon, dans un cul-de-sac. 

« Il y en a un qui cherche des réponses en fouillant dans son passé. Il se demande si son malheur est inscrit dans l’histoire de ses ancêtres », dit celui qui s’est beaucoup intéressé à l’histoire du Québec.

« J’ai l’impression que de grands changements actuels affectent notre génération, et les suivantes aussi, parce qu’on dirait que l’histoire s’accélère. On cherche à les regarder avec perspective. Quand on se regarde juste nous, on a l’impression qu’il n’y a jamais eu de si grands bouleversements. Mais quand on porte notre regard vers le passé, on réalise que ce n’est pas d’hier qu’on est broyé par le matérialisme. Ça a toujours été comme ça. »

Creuser l’hier, c’est constater que, dans « l’ancien temps », non, ce n’était pas beaucoup mieux.  

« On a parfois tendance à idéaliser ce qui est arrivé avant nous. Au final, d’une époque à l’autre, ça s’équivaut. On fait quelques allers-retours, mais on a du mal à opérer de vrais changements. » 

<em>Chez les sublimés</em>, Jean-Philippe Martel, ROMAN, Boréal, 376 pages

Entre Nirvana et maintenant

Les nombreuses références culturelles qui se faufilent à travers les chapitres feront écho pour tous ceux qui ont le souvenir d’avoir écouté en boucle les tubes de Nirvana. 

« Pour moi, c’est une façon d’ancrer le propos à notre génération. Il y avait des valeurs rattachées à la musique qu’on aimait, il fallait qu’on se reconnaisse dans les chansons ou les films qu’on écoutait. Passer de Nirvana à Céline Dion dans la même heure, c’était impensable, c’était presque une forme de trahison [rires]. Et on a constaté que ces valeurs-là, dans lesquelles on avait beaucoup investi, sont d’une certaine façon devenues désuètes en cours de chemin. Quelqu’un a juste éteint la lumière. » 

La noblesse des ambitions a été bousculée, au passage. 

« Comme beaucoup de gens autour de moi, j’ai fait de longues études. J’y croyais. Et finalement, on s’est fait dire que ce parcours servait seulement à entrer sur le marché du travail. On est encore beaucoup là-dedans, d’ailleurs. J’enseigne au collège. Je constate que les étudiants ont très largement intégré cette idée. Eux, ils se demandent : la littérature, à quoi ça sert? Ce n’est pas de leur faute, c’est ce qu’ils entendent partout. »

On peut bien répondre que la littérature est nécessaire à l’éducation citoyenne, ils n’en voient pas davantage le sens. 

« C’est sans doute lié à notre manière de vivre ensemble... J’essaie de leur montrer que, même si elle ne répond pas à un besoin primaire, la littérature comble une soif, une faim. Être humain, c’est plus que seulement produire ou consommer. »  

Tout ceci menant à cela, l’idée générale qu’on se fait de l’éducation est aussi malmenée, constate l’enseignant.  

« L’éducation est de moins en moins vue comme un service, et de plus en plus comme un bien de consommation. Tout notre rapport au savoir est transformé. On glisse vers la même pression marchande qui pèse sur la culture. J’en suis inquiet. Et assez pessimiste, je dirais. Après ça, est-ce que ça veut dire de baisser les bras? Comme prof, j’essaie de lutter contre ça. »

Écrire, c’est une autre façon de le faire.