Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Jean-Michel Fortier
Jean-Michel Fortier

Jean-Michel Fortier : et si on osait imaginer notre liberté?

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
Article réservé aux abonnés
Rideaux en dentelle, fauteuil rose, Moi et l’autre qui joue sur le «nouvel» appareil de la pension et, au loin, par la fenêtre, le rocher Percé. Voilà où s’ancre La révolution d’Agnès: dans une mystérieuse Gaspésie de la fin des années 60.

Si Percé donne souvent à ses visiteurs le sentiment d’être «au bout du monde», la péninsule a surtout stimulé l’«imaginaire secret et mystérieux» de Jean-Michel Fortier.

Le troisième roman de l’auteur transforme ainsi la destination vacances en «cul-de-sac». Madame Sergerie et ses pensionnaires, Harold, Guimont et Steven Norton, sont tous atterris en Gaspésie un peu par hasard, ne sachant trop où aller. Âgés, sans objectif précis, ils vivent tranquillement au village en attendant on-ne-sait-trop-quoi.

Agnès, une étudiante de vingt ans, ne fait pas exception à la règle. Brûle pourtant en la jeune femme un «besoin de liberté». L’arrivée, entre le rocher Percé et l’île Bonaventure, d’un étrange navire de guerre, chargé d’une mission secrète, catalyse en elle cette envie de prendre le large.

«Il faut aussi dire que ça faisait longtemps que je voulais écrire l’histoire d’un intrus qui débarque dans une ville. Le bateau [dans La révolution d’Agnès], personne ne sait d’où il vient ni pourquoi il est là», explique l’auteur originaire de Québec, en entrevue au Soleil.

Entre le ton comique, les fausses pistes et beaucoup de «mémérages» entre voisines, Jean-Michel Fortier guide ainsi tranquillement son lecteur à travers le cheminement de sa protagoniste. Et ce, grâce à différents regards. De la subjectivité de Guimont, un policier à la retraite, en passant par une narration omnisciente, l’histoire se conclut finalement sous les yeux d’Agnès.

«Les enjeux narratifs m’ont toujours intéressé. Je pense qu’en général c’est de là qu’est né mon processus de création. Dans ce roman-ci, c’est comme si j’avais eu le projet de me rapprocher d’Agnès au fur et à mesure. […] On part donc de la vision d’un homme plus vieux pour aboutir au point de vue de la jeune femme qui rêve de révolution», explique le Montréalais d’adoption, qui a réalisé une maîtrise en création littéraire à l’Université Laval.

Jean-Michel Fortier estime que le droit de qualifier ou non son œuvre de féministe ne lui revient pas. L’équipage du mystérieux cuirassé, les habitantes de Percé, une journaliste, ses protagonistes : les femmes puissantes qui s’affranchissent sont pourtant omniprésentes dans l’ouvrage.

À cela, le trentenaire répond qu’il préfère simplement les mettre en scène : «Je trouve que ce sont les personnages qui ont, en général, les subjectivités les plus intéressantes. Dans la vie, étant donné la place qu’elles ont occupée, la domination qu’elles ont subie et qu’elles subissent encore, j’ai l’impression que les femmes vivent des expériences plus fortes et plus riches, mais plus pénibles aussi.»

Imaginer la révolution

La révolution d’Agnès baigne dans la fantaisie, les scènes irréelles et l’humour afin de stimuler l’esprit des lecteurs.

«Le but, c’est le pouvoir de l’imagination» : cette phrase d’Agnès Varda, Jean-Michel Fortier en fait son exergue en plus d’y revenir à quelques reprises dans l’ouvrage.

«Je trouve qu’en tant que société on manque d’imagination. On a un système figé, pas intelligent, qui n’est pas adapté à nos vies. […] On pourrait en inventer un qui aide les personnes démunies ou la planète, qui pourrait lutter contre les inégalités sociales. J’ai l’impression que le pouvoir de l’imagination, c’est ce qu’on devrait insuffler le plus sur la place publique et en politique», affirme-t-il, en insistant sur le fait qu’il est possible de se défaire des normes nocives.

Pour le jeune homme, la collectivité tend souvent à se contenter de grands symboles au lieu de prendre des risques pour changer les choses. Sans renier la tradition, dont il comprend l’importance, il essaie de donner à ses lecteurs, avec La révolution d’Agnès, cette envie d’oser, d’avoir plus.

«L’équipage du cuirassé, ce ne sont pas des membres de la royauté. Ce sont des femmes normales. Elles ne font pas partie d’une élite. Ça m’irrite de voir comment le pouvoir est concentré entre quelques mains. On pourrait tellement travailler ensemble, s’entraider pour qu’on aille tous mieux.»