Instincts de créateur

Mine de rien, une page culturelle régionale s’est tournée en mars dernier : lorsque Patrick Quintal a annoncé son départ du Théâtre du Double signe, compagnie qu’il a cofondée en 1985, c’est un des plus prolifiques créateurs sherbrookois qui disait adieu à ce qui fut son principal véhicule de création pendant plus de trois décennies. Même si l’auteur de théâtre, metteur en scène, professeur et comédien est encore loin d’une retraite, la décision de quitter la direction artistique du Double signe ne passe pas inaperçue dans le paysage culturel estrien. Retour sur un parcours dont la trace, laissée dans de nombreux imaginaires, n’est pas près de s’effacer.

Après 33 ans passés au Double signe, Patrick Quintal a tourné une page importante en quittant ses fonctions de directeur artistique. Un saut dans le vide vertigineux mais nécessaire.

« J’ai cofondé le Double signe avec Laurence Tardi pour avoir un véhicule de création et tenir les rênes d’une compagnie. Lorsque Laurence est partie, deux ans plus tard, j’ai pris les commandes. La compagnie a vraiment bien grandi, elle s’est enracinée dans le milieu et je suis très fier de voir cette évolution. Mais personnellement, j’y trouvais moins ma place comme créateur aujourd’hui. Je suis un gars de théâtre. Ce que j’aime, c’est rêver un projet, l’écrire et le concrétiser, soit en jouant dans la pièce comme comédien, soit en travaillant à sa mise en scène. Les spectacles qui me ressemblent le plus, ceux dans lesquels je me suis senti le plus heureux, sont ceux où j’ai pu faire cette démarche. C’est dans une salle de répétition que je me sens le plus à ma place et je ressentais un réel besoin de retrouver mes instincts de créateur. »

La décision de partir a été réfléchie, pesée et soupesée, mais elle émanait avant tout d’un élan du cœur. Avec ce que ça veut dire de soubresauts et d’émotions mixtes.

Patrick Quintal

« Le Double signe, si je fais le décompte, ça représente plus de la moitié de ma vie... Le sentiment que je ressens, c’est celui qu’on a lorsqu’on laisse un grand amour avec lequel on a vécu de grandes et belles choses, mais avec qui on n’est plus à la même page. C’est un plongeon un peu épeurant. Parce que je repars vraiment à zéro. Sans structure et sans rien de très précis devant moi. »

Il y a bien quelques idées qui voyagent dans l’imaginaire du dramaturge, mais aucun texte n’est encore lancé. Le temps n’est pas encore à l’écriture. Dans sa maison qui a pignon sur la nature abondante de Saint-Denis-de-Brompton, les prochains mois seront pétris de réflexion, de plein air et d’heures passées avec soi.

« Je prends ça au jour le jour. Présentement, je lis beaucoup. Des contes et des légendes, entre autres. Pour le plaisir et parce que c’est un univers littéraire que j’affectionne et qu’on retrouve dans mon travail. Peut-être parce que les fables ont nourri mon imaginaire d’enfant. Je suis de l’époque de La boîte à surprises et, je me souviens, j’aimais beaucoup Fanfreluche, cette façon qu’avait Kim Yaroshevskaya de tricoter les contes. »

Biberonné à cette inventive émission télévisée, et bien avant que le théâtre ne s’invite dans son parcours, le jeune Quintal s’amusait à mettre des histoires en scène. Tous les midis, il imaginait des univers où camper sa collection de petites figurines. Dans le décor de sa chambre, les petits personnages auxquels il prêtait sa voix vivaient mille aventures. Le jeu tout enfantin traduisait déjà une passion pour les histoires racontées. Mais c’est bien plus tard que le Granbyen a découvert la scène théâtrale et tous ses possibles créatifs.

PREMIÈRE SCÈNE

« Ça a commencé à l’école secondaire, mais je n’ai pas fait partie d’une troupe. Mon initiation au théâtre s’est faite au Centre d’accueil pour jeunes étudiants travailleurs, le CAJET de Granby, où se rencontraient différents groupes d’animation. J’étais dans les Pionniers, un mouvement scout. L’un des animateurs était passionné par le théâtre, alors avec lui, on a fondé une troupe et on a monté trois pièces. »

Les années CAJET ont été déterminantes dans le parcours de Patrick Quintal. Non seulement il a eu la piqûre pour le théâtre, mais il y a aussi rencontré sa conjointe, la comédienne Sylvie Marchand, avec qui il partage sa vie depuis.

« Dès cette époque, on a créé ensemble et au fil des ans, on a mené chacun nos projets en faisant parfois des allers-retours dans le travail de l’autre », explique celui qui, après des études collégiales en lettres, a mis le cap sur l’Université de Sherbrooke, où l’option théâtre était encore offerte au département d’études françaises.

« Ça me permettait de concilier mes deux passions, l’écriture et le théâtre. C’est à cette époque que j’ai écrit et présenté ma première pièce, Menaque et les tieux, avec la gang qui allait devenir le noyau du Théâtre de la Poursuite, dont j’ai fait partie avant de lancer le Double signe. »

Menaque et les tieux (1979)

Les souvenirs qui s’enchaînent au fil de la conversation ramènent le dramaturge aux toutes premières heures de sa carrière. Le contexte a bougé, depuis. Les projets se sont multipliés. Mais l’élan premier est resté intact.

La part de mystère

Si la rencontre est partout dans le discours de l’homme de théâtre, c’est qu’elle se déploie aussi dans sa pratique. Il y a les connaissances qu’il partage de trimestre en trimestre à l’Université de Sherbrooke et au Séminaire de Sherbrooke, où il est chargé de cours. Il y a aussi les Ateliers du printemps du Double signe qui, depuis plusieurs saisons, permettent à des Estriens de tous horizons de goûter au théâtre.

Kraken (1988)

« La rencontre est pour moi un moteur autant qu’un objectif créatif. Est-ce qu’il y a un lien entre toutes mes pièces? Ça, je ne saurais le dire, mais je sais que la part de mystère qu’il y a dans le quotidien, la nature, la présence des éléments naturels, ce sont des choses qui m’interpellent. Comme créateur, c’est intéressant d’aller visiter cette zone. Lorsqu’on est enfant, on est souvent dans la métaphysique, dans les grandes questions : la vie, la mort, pourquoi la guerre? Tous ces trucs. Puis on vieillit, on est happé par le train-train quotidien et on occulte ça. Je trouve que c’est un peu le rôle de l’artiste de retourner patauger dans ces eaux-là. »

« Le théâtre est un art vivant, poursuit-il, un art d’évocation qui m’appelle par son côté artisanal et son accessibilité. Avec très peu de choses, on peut faire naître tout un univers. Et j’aime l’écriture théâtrale parce que, très vite, le texte devient quelque chose de concret et de collectif, qui amène une rencontre. J’ai un plaisir fou à me retrouver autour d’une table avec une bande de comédiens pour décortiquer une pièce. Et évidemment, il y a la rencontre ultime avec le public, qui est toujours tellement formidable », dit celui qui, en plus de jouer dans différentes productions, a signé une quinzaine de pièces de théâtre présentées ici, mais aussi à l’extérieur.

Mowgli (1992)

« Ça, pour moi, c’était vraiment important. Lorsqu’on a fondé la compagnie, on avait peu de moyens, mais on avait la volonté de faire rayonner nos créations à l’échelle nationale. On est allé jouer à Montréal, ce qui n’était quand même pas si courant pour des créateurs établis en région. Mais ça nous a permis d’avoir une reconnaissance en dehors de notre niche estrienne. »

JUSQU’EN ITALIE

Sa pièce Kraken, qui a reçu le prix Yves-Sauvageau en 1989, a d’ailleurs été jouée en Italie. Mowgli aussi. Des jalons importants dans le parcours de l’auteur dramatique, comédien et metteur en scène, qui en cite quelques autres au passage.

Dans Le Horla de Guy de Maupassant (1997).

« Je pense à la pièce 100 % humain, par exemple, qui a été au cœur d’une démarche artistique importante avec Jacques Jobin et dans laquelle j’étais le seul comédien sur scène. Je pense aussi à Baba Yaga, où l’écriture s’est faite de concert avec les concepteurs, les musiciens, les responsables du décor. J’aime ce genre d’échanges, quand le texte naît au fur et à mesure. À un moment donné, sur cette pièce-là, l’écriture a bloqué parce que la sorcière Baba Yaga devait apparaître et on ne savait pas comment l’évoquer. C’est là qu’est venue l’idée du théâtre d’ombres, qui a défait le nœud dans lequel on était coincé. La forme a influencé le reste de l’écriture. C’est une démarche intéressante, au théâtre, ces vases communicants entre créateurs. Je suis convaincu que Baba Yaga est un show qui avait une cohérence à cause de la façon dont il a été conçu. C’est ce genre de projets que j’ai maintenant envie de mener. »

Mais pas tout de suite, pas avant d’avoir eu le temps de se déposer un peu et d’avoir trouvé le filon de sa prochaine pièce.

Sous l’oreiller (2009)

« Après ça, il faudra voir comment je mettrai le tout en branle, il faudra que je trouve un véhicule. Il n’est pas exclu que je parte une nouvelle cellule de travail... C’est drôle, parce que lorsque j’ai annoncé que je quittais le Double signe, certains m’ont demandé si je prenais ma retraite. Il n’est vraiment pas question de ça. Le théâtre, c’est ma vie. Comment vais-je le vivre dorénavant? C’est là qu’est le questionnement. »

Précieuse Nicole
Sur le manteau de la cheminée du salon est encadrée une petite photo de Nicole Leblanc. La regrettée comédienne a non seulement partagé la scène avec Patrick Quintal, elle était aussi une amie précieuse.  

« Je l’ai rencontrée pendant la tournée de ma pièce Houdini, dans laquelle je jouais aux côtés de Jacques L’Heureux. On avait joué à Carleton et, comme elle vient de là-bas, elle était venue voir le spectacle. J’avais aimé la rencontre et lorsque j’ai amorcé l’écriture de Sur le bord de la fenêtre, un tout petit chien en flammes, j’ai pensé à elle pour jouer le personnage de ma mère. Je suis allé la voir avec une dizaine de pages, pas davantage. Elle a accroché au projet. Elle m’a suivi dans le travail d’écriture. On a noué des liens. Elle a aussi participé au projet de L’île aux Sabots, on a travaillé le canevas de base ensemble. J’aimais beaucoup son regard sur les choses. Son point de vue était toujours hyper pertinent, à la fois sensible, profond et simple. Et puis travailler avec elle, c’était vraiment agréable, ce n’était jamais compliqué. On a eu beaucoup de plaisir sur le plateau et en tournée. Je pense que les gens voyaient qu’il y avait entre nous une grande complicité. »   

Créée en 2000, la pièce s’était retrouvée, l’année suivante, en nomination pour le Prix du Masque du Public. 

Théatrographie

L’île aux sabots [2016]

21 manches cubes [2015]

Sous l’oreiller [2009-2011]

Dragon bleu dragon jaune [2006]

Baba Yaga [2002]Pot-pourri [2001]

Sur le bord de la fenêtre, un tout petit chien en flammes [2000]

Le corset [1995]

Houdini, celui qui dévorait les chaînes [1994]

Mowgli [1992]

100 % humain [1990-1991]

Kraken [1988]

Siskalao [1986]

Lit d’eau [1982-1987]

La belette bouquineuse [1982]

Entre le temps et l’attente [1981]

Couvre-feux [1980]Menaque et les tieux [1979]