« Avec ce disque, j’ai appris à créer autrement. En étant maman, je n’ai plus autant de temps, je n’ai pas le même espace mental qu’avant. Ça change toute la dynamique », explique la chanteuse Ingrid St-Pierre à propos de « Petite plage ».

Ingrid St-Pierre : bain de soi

C’est un album comme un retour à soi, un amerrissage doux après un vol au-dessus d’une mer emportée. C’est que des mois de doutes et de questionnements ont précédé la captation de Petite plage, la nouvelle galette d’Ingrid St-Pierre.

« Ça, ce n’est pas si nouveau. Avant la création de chaque disque, je traverse une période de remise en question », confie la chanteuse.  

Sauf que l’hésitation et la peur se sont invitées de façon particulièrement intense, cette fois-ci. Comme une vague de fond qui faisait tanguer le bateau. La tempête intérieure a duré longtemps. La trouée lumineuse ne venait pas. 

« Je ne savais pas si j’allais être capable d’arriver à quelque chose... Pendant l’année, j’ai essayé de faire l’album et ça ne fonctionnait pas. Finalement, c’est quand j’ai lâché prise que les choses ont débloqué. J’ai composé chaque chanson uniquement pour moi, en allant là où j’avais envie, sans me soucier de bâtir un tout cohérent. Ça a donné de beaux moments de création et une série de chansons. » 

« Avec ce disque, j’ai appris à créer autrement. En étant maman, je n’ai plus autant de temps, je n’ai pas le même espace mental qu’avant. Ça change toute la dynamique. Avant d’avoir un enfant, je pouvais m’arrêter des heures dans un café, devant mon carnet, à flâner au soleil. Et je l’ai beaucoup fait (rires)! Mais maintenant, ce n’est plus possible. Je me suis donc créé une petite bulle créative dans ma tête. Je me suis trouvé d’autres moments, d’autres espaces et ça a fonctionné. De sorte que lorsque je m’installais devant mon piano ou ma feuille de papier, ça allait vite. Je me regardais moins écrire. Ça m’a permis une liberté, un abandon. Après ça, à partir de l’été dernier, tout s’est imbriqué rapidement. L’album s’est bouclé en quelques mois. C’est donc un disque tout frais et tout nouveau que je présente, un disque dont je suis très fière. »  

Si la maternité teintait les chansons de son précédent opus, écrites alors qu’elle était enceinte, elle a laissé une empreinte moins forte cette fois-ci.  

« C’est-à-dire que la maternité a nourri qui je suis, profondément, mais le thème s’est moins déployé dans mes textes. »

Dans ceux-ci, il est question d’amour et de ses différents visages, mais aussi de vieillesse et de temps qui passe, deux sujets chers à l’auteure-compositrice-interprète, dont le nouvel extrait, Les joailliers, en parle justement. 

La beauté des années

« La vieillesse en soi, je trouve ça magnifique. Je pourrais passer mes journées dans les CHSLD à écouter les résidents me raconter leur histoire. Je suis en amour avec les personnes âgées, mais comme j’ai perdu ma dernière grand-maman l’an dernier, je me rends compte que j’en côtoie moins. Ça m’attriste. Pour ma mère, pour tous les gens de ma famille, cette communion entre les générations a toujours été importante. Je ne suis pas une nostalgique, j’aime le temps qui passe. J’essaie de le chérir. Des fois, j’arrête un instant pour m’imprégner vraiment d’un moment formidable. Les gens autour me trouvent trop intense, peut-être, mais je m’en fous. Ce que les autres vont penser, ça ne m’atteint plus du tout. »

C’est la beauté des années qui s’additionnent au compteur : on fait le tri dans ce qui est important et ce qui l’est moins.  

« Il y a un an, j’ai choisi d’enlever tout ce qui était anxiogène dans ma vie. La pression d’être parfaite en tout, notamment. J’ai envie de vieillir en tant que femme, maman et auteure-compositrice-interprète en assumant complètement celle que je suis, avec toutes mes imperfections. »

Cette décision est née d’un épuisement qui pesait lourd sur les épaules de la chanteuse. 

« J’étais complètement vidée et j’ai réalisé que les pires éléments de stress dans ma vie, c’est moi qui me les imposais. Je me mettais une pression énorme, je visais une perfection que personne ne me demandait. J’ai réalisé que j’avais le choix d’être heureuse dans la vie et que ça partait de moi. Alors j’ai fait le ménage dans tout ça. J’en parle un peu dans À la mer : tu veux tous les rôles, tous les chapeaux, tu veux être parfaite dans tout, mais il n’y a plus rien qui t’auréole lorsque tu as la tête sous l’eau. »

Le choix d’ouvrir l’album avec ce titre est révélateur. 

« Je l’ai mis en premier parce que j’assume cette période de ma vie. C’est la première fois que j’allais visiter une part d’ombre de moi-même et je me suis rendu compte que ça permettait ensuite à la lumière de se frayer un chemin. Il y a eu du beau dans ma dernière année, mais il y a eu aussi des bouts plus difficiles et c’est bien correct d’en parler. Je n’ai pas envie de le cacher. »

Une envie de vrai

Cette envie de vrai, ce besoin d’aller vers l’essentiel teinte tout l’album. 

« Je pense que mon écriture s’est faite plus directe et que ça se ressent dans les paroles comme dans les arrangements », exprime celle qui a pu compter sur le complice Philippe Brault à la réalisation du disque. 

« C’est un ami que je connais depuis longtemps, quelqu’un que j’aime profondément, un artiste qui m’émeut. On a enregistré dans un superbe chalet, près de la rivière, entre amis. Je pêchais et je me baignais entre les séances. On se faisait de bonnes bouffes avec un petit verre de blanc. C’était formidable », dit celle dont l’amoureux, le musicien Liu-Kong, assume encore les percussions sur ce quatrième disque. 

« Je me trouve très privilégiée de pouvoir vivre ça avec lui, en couple et en famille. On compartimente les choses, on ne parle pas tout le temps de notre métier. Notre collaboration se fait naturellement étant donné qu’on s’est rencontrés à travers la musique. Il a joué sur tous mes albums, sauf le premier parce qu’on ne se connaissait pas encore à ce moment-là. J’ai un grand respect pour tout son bagage musical. On discute beaucoup et je sais que je peux m’appuyer sur sa vision. C’est quelqu’un de très vrai, qui ne dira jamais rien pour me faire plaisir. »

Il ne sera toutefois pas de la tournée de spectacles. « Parce qu’il a ses projets à lui en dehors des miens », explique Ingrid.

Dès la fin du mois, elle promènera sur différentes scènes ses nouvelles chansons et celles tirées de ses trois précédents disques. 

« On entre en préproduction, mais j’ai déjà une bonne idée de la couleur que le spectacle aura. J’ai envie de prendre le temps de raconter les histoires derrière les chansons. J’espère bouger davantage sur scène, délaisser un peu ma place statique derrière le piano. Je veux m’amuser, surtout. »

REGARD SUR LES CHANSONS

L’enneigée
« C’est la suite de Ficelles. Elle est pour moi très chargée. C’est une lettre à ma grand-mère, que j’ai écrite au moment où elle partait. Je ne pouvais pas me rendre à Cabano, je ne pouvais pas lui tenir la main, alors je me suis installée au piano. C’était ma façon à moi de l’accompagner. Tout ce que je dis dans cette chanson-là est profondément réel, tous les détails sont vrais. Il y a des élans de piano, des effets de voix, c’est très libre et lumineux, c’est ce que j’avais envie de faire. » 

Les épousailles
« Elle a un petit côté humoristique, j’avais envie de faire un clin d’œil à Brassens et à sa Non-demande en mariage. Moi, je ne suis pas mariée ni fiancée. Lorsque mon chum a écouté les chansons, il ne savait plus trop quoi penser! (rires) »

Les éléphants Massaï
« Mon fils a trois ans maintenant, mais il ne dormait pas beaucoup pendant ses premiers mois de vie. Encore maintenant, les nuits sont entrecoupées. Pendant deux ans, je n’ai pas dormi plus de deux heures consécutives. Ça a sûrement contribué à mon épuisement (rires), mais ça a aussi donné de beaux moments entre Polo et moi. Des petits instants suspendus où les histoires et les ombres chinoises sur les murs coloraient les heures. » 

La vie devant
« J’avais en tête un premier rendez-vous et tout ce qui, après, se noue à deux. Je me suis rappelé notre première date à mon chum et moi, je nous ai projetés dans le futur en évoquant le quotidien qu’on partage maintenant à trois. C’est très calqué sur notre vie. Comme c’est mon chum qui chante, il y a une certaine impudeur dans cette chanson-là. »

La lumineuse (lettre à mon fils)
« C’est le souhait que j’ai pour mon garçon. Ce que je j’ai voulu lui dire, essentiellement, c’est que j’espère qu’il trouvera le chemin pour aller à son plus beau à lui, qu’il sera bien et heureux dans la vie. »

VOUS VOULEZ Y ALLER

Ingrid St-Pierre
Vendredi 8 mars, 20 h
Théâtre Granada
Entrée : 28,50 $