Raymond Bouchard

Heureuses représailles

Raymond Bouchard ne voulait plus faire de théâtre d'été. La saison estivale, il avait envie d'en profiter pour décompresser et se la couler douce. Jean-Bernard Hébert le savait. Le producteur et propriétaire du Théâtre des Grands Chênes a quand même envoyé le texte de Représailles à son vieil ami. Le soir même, Raymond Bouchard le rappelait pour lui dire qu'il faisait une entorse à sa résolution : il embarquait dans le projet.
<p>Les comédiens de <em>Représailles</em> : Jean-Bernard Hébert, Sylvianne Rivest-Beauséjour, Gabrielle Mathieu, Raymond Bouchard, Myriam Poirier et Jean-Léon Rondeau.</p>
« Parce que c'était vraiment trop drôle! J'ai beaucoup ri en lisant la pièce, et ça, c'est rare que ça arrive. Je ne pouvais pas dire non à un rôle pareil. »
Écrite par le dramaturge français Éric Assous, mais adaptée pour le Québec par Michel Tremblay, la pièce a connu un succès boeuf à Paris, où Jean-Bernard Hébert l'a vue une première fois, en 2015. Il la présente à son théâtre de Kingsey Falls tout l'été avant de l'amener en tournée, pendant l'hiver 2017.
« J'aimais déjà le travail d'Éric Assous, un auteur que j'affectionne pour la finesse de son humour. C'est d'ailleurs la quatrième pièce de son cru que je présente. J'ai eu un coup de coeur pour cette création qui tourne autour d'un couple ensemble depuis 30 ans et au sein duquel il y a certaines infidélités, disons. C'est tellement plein de rebondissements que personne ne peut prévoir la fin. Et c'est très bien ficelé », dit M. Hébert, qui a souvent partagé la scène avec Raymond Bouchard, notamment dans la pièce Douze hommes en colère.
« Je connais l'étendue de sa palette de jeu et ce personnage-là était un rôle en or pour lui. »
Ledit rôle est celui de Francis, un fieffé menteur qui trompe sa femme allègrement. Le soir du mariage de sa fille, il pousse l'audace jusqu'à inviter une de ses maîtresses aux noces. Évidemment que ça tourne au vinaigre. Rose, son épouse, voit clair dans son jeu. Et elle est bien déterminée à faire payer son mari pour ses infidélités.
« Francis l'apprend bien assez vite : on ne sauve pas un mensonge avec un autre mensonge, dit Raymond Bouchard. Rose décide de se venger, et pas à peu près! Tout le monde se fait ramasser dans cette pièce-là. On découvre une Rose aussi ratoureuse que son époux. Il n'y a pas de victimes. » Que des mensonges et des rires.
« Si ce n'était pas une comédie, mon personnage serait un être affreux! »
Mais voilà, l'humour permet d'aller loin, sans lourdeur. Et c'est ce dont Raymond Bouchard avait envie.
« Avant ça, on m'a offert un rôle dans une pièce et deux projets de télé que j'ai déclinés parce qu'ils étaient trop dramatiques. J'ai 71 ans, je choisis les projets qui me tentent. Je suis content de tout ce que j'ai vécu dans le métier, mais je ne peux plus faire trois trucs en même temps. J'ai le goût de vivre à un rythme qui me permet de lire, d'écouter de la musique, de voir mes filles, de respirer, finalement. Il y a eu une période où je n'avais pas ce luxe-là, où je travaillais comme un fou avec des tournages le jour et du théâtre le soir. Comme je donne toujours mon 200 pour cent, il y a des moments où j'étais fatigué, mais où je repoussais quand même mes limites. À l'époque de Casino, j'étais brûlé », dit celui qui n'avait pas pris part à une pièce estivale depuis 14 ans.
Si on l'a un peu moins vu sur les planches et à l'écran, c'est beaucoup parce qu'il l'a choisi. Et aussi parce qu'il y a des périodes où les offres se sont faites moins nombreuses. Il y a 19 ans, l'homme de théâtre a eu un double pontage. Après ça, le téléphone a mis du temps avant de recommencer à sonner.
« J'étais en grande forme, mais les gens pensaient que je ne voulais plus ou que je ne pouvais plus jouer. »
En plus de 45 ans de métier, le comédien a appris à naviguer dans ces périodes un peu plus creuses. Grand lecteur, amateur d'opéras et de musique classique, il profite du temps qu'il a, quand il en a, pour se plonger les oreilles et le coeur dans de nouvelles symphonies sur Sirius ou sur YouTube, par exemple.
« C'est formidable tout ce à quoi on a accès là-dessus. Les oeuvres complètes sont là. Je découvre un paquet d'affaires », dit celui qui a toujours deux ou trois livres sur sa table de chevet et qui se dit constamment en mode apprentissage.
Cette soif d'apprendre, elle l'habite depuis tout le temps. S'il n'avait pas été comédien, il aurait passé sa vie dans un laboratoire. Et il ne se serait pas ennuyé une miette : « J'aurais aimé être physicien des particules pour apporter ma petite brique sur l'échelle des connaissances. »
Au petit et au grand écran
En plus de jouer au grand écran dans Nitro Rush (film d'action qui sortira à la fin du mois d'août), Raymond Bouchard sera aussi au petit écran cet automne. Dans L'imposteur, qui sera diffusé à TVA, il retrouvera Francine Ruel avec laquelle il a partagé le plateau de Scoop. Elle et lui incarnent les parents du personnage principal, joué par Marc-André Grondin.
« Celui-ci s'est bâti une double vie. C'est assez complexe, son affaire, mais c'est vraiment bien fait, c'est une belle série. Mon personnage est un homme de son temps, un père québécois typique qui ne parle pas beaucoup. »
Le père typique québécois, ce n'est pas tout à fait sa tasse de thé. Plusieurs fois, pendant l'entretien, il évoque ses filles. Toujours avec une grande tendresse, beaucoup de fierté.
« Sans entrer dans les détails, il y a eu des périodes pendant lesquelles j'ai été moins présent physiquement, en raison de mon métier. Mais quand j'étais là, j'étais là. Et aujourd'hui, mes deux filles sont ce qui compte le plus pour moi. Elles sont l'essentiel, le plus important. »
À deux pas de l'attentat
Raymond Bouchard se trouvait à l'aéroport de Bruxelles le jour où un attentat a fait 32 morts et 340 blessés, en mars dernier. Il venait tout juste de passer le couloir où l'explosion est survenue. Il déposait ses effets sur le tapis roulant du poste de sécurité lorsque la détonation a retenti. Fort. Tout près. Presque à côté.
« Sur le coup, on ne savait pas ce qui se passait. Quand les gens se sont mis à affluer, on ne savait pas si des tireurs allaient suivre, on ne savait pas comment réagir. »
Ce sont les gardes de sécurité sur place qui ont pressé la foule de sortir au plus vite sans rien amener.
« Dehors, tout le monde avait son téléphone dans la main. Les lignes étaient occupées, mais les textos fonctionnaient relativement bien. J'ai pu aviser mes proches que j'étais correct. Ça s'est bien passé. Sauf que je suis diabétique et que je n'avais plus ma médication. »
Tous les bagages étaient restés à l'intérieur. Avec l'aide de sa fille, qui étudiait alors à Prague, Raymond Bouchard a réussi à planifier un rapide retour au pays. Ce qui n'était pas si simple.
« Tout était paralysé en Belgique. Il n'y avait plus de transport, plus d'avion pour quitter la ville. »
Le comédien a déniché un chauffeur de taxi qui l'a conduit jusqu'à Amsterdam. Mille dollars pour la course. De là, il a pu prendre l'avion. Sans bagage, et avec mille précautions.
« Tout le monde était sur le qui-vive. Avant de traverser la guérite, on regardait partout C'était quelque chose! Moi qui arrivais avec aucun bagage, on me regardait avec suspicion. Jusqu'à ce que j'explique que j'arrivais de Bruxelles, justement. »
Des rois et des zombies
C'est un film qui n'a pas connu beaucoup de succès. À vrai dire, c'est à peine si on en a entendu parler. Autrement dit, Le scaphandrier a fait patate. « Des lacunes dans le scénario », explique Raymond Bouchard, qui garde quand même un heureux souvenir du tournage de ce film d'horreur québécois rempli de zombies et sorti en 2015.
« C'est rare qu'on réalise un film du genre, au Québec. À la fin, je me faisais dévorer par une gang de zombies! » dit en riant le fan avoué des séries Walking Dead et Game of Thrones, entre autres. Pour la force des intrigues et la psyché des personnages.
« Dans Walking Dead, les héros vivent des situations extrêmes, ils sont en mode survie. C'est intéressant de voir comment ils s'en sortent. Et Game of Thrones, c'est un fabuleux récit sur les guerres de pouvoir. C'est bien écrit et c'est porté par des acteurs de talent. La finale de dimanche... wow! » exprime le comédien.
Il n'y a pas de hasard : celui-ci jouera le rôle du King, cet automne (chez Duceppe, où il a aussi été de la distribution de L'Oratorio de Noël, en 2012), dans la comédie En cas de pluie, aucun remboursement. Celle-ci est écrite et mise en scène par Simon Boudreault, qui s'est inspiré de Shakespeare, de Wes Anderson, des Rois maudits (Druon) et de Game of Thrones (George R.R. Martin) pour tisser son intrigue où s'amalgament jeux hiérarchiques et manigances secrètes.
Vous voulez y aller ?
Représailles
Avec Jean-Bernard Hébert, Sylvianne Rivest-Beauséjour, Gabrielle Mathieu, Raymond Bouchard, Myriam Poirier, Jean-Léon Rondeau
Théâtre des Grands Chênes de Kingsey Falls
Jeudi, vendredi et samedi, du 2 juillet au 20 août
Entrée : 43 $