Guy Tremblay publie son premier livre, « Ton visage me dit quelque chose ».

Guy Tremblay : photographe engagé

Du plancher jusqu’au plafond, tous les murs du bureau de Guy Tremblay sont occupés par les livres et les magazines de photographie qu’il accumule depuis l’adolescence. Dans cette impressionnante collection d’ouvrages, le photographe sherbrookois trouve idées et inspiration.

« J’ai plus de 1000 bouquins dans mes bibliothèques. Pour moi, le livre est un objet précieux. L’impression sur papier confère aux images une autre portée, elle leur permet de voyager et de vivre en dehors d’une exposition », exprime celui qui publie à son tour son premier livre d’art, Ton visage me dit quelque chose

Celui-ci réunit les portraits en noir et blanc d’une cinquantaine de personnes qui côtoient la marginalité de près. Travailleurs de rue et personnes qui ont recours à leurs services se voisinent au fil des pages de l’album autoédité. Chaque photo est titrée par un prénom. Mais on n’en sait pas davantage, même si on peut évidemment imaginer toutes les histoires qui se racontent à travers le regard franc des uns et des autres. L’auteur David Goudreault signe la préface, le philosophe Jacques Quintin a écrit la postface.

« Les photos, elles, proviennent de trois séries distinctes que j’ai réalisées en 2003, en 2011 et en 2017 », explique le photographe, qui dit s’être inspiré du travail d’Irving Penn. 

« C’était un grand photographe de mode, un créateur qui a eu une grande influence sur ma pratique. »

En 2007, le Sherbrookois a même écrit à l’artiste américain pour lui raconter à quel point son parcours avait eu un impact sur le sien. 

« Il m’a gentiment répondu », précise Tremblay en extirpant délicatement d’une enveloppe la précieuse lettre écrite de façon manuscrite. 

« Penn a remis le tirage platine-palladium de l’avant en le ramenant dans sa pratique, poursuit-il. On reconnaît sa signature à l’éclairage latéral et assez dramatique qui teinte ses clichés, à l’importance qu’il accorde à l’individualité de chacun. Ma série photographique, c’est un peu un hommage à son travail. »

C’est aussi un peu un tour de force. Parce que tirer le portrait de gens de la rue qui traînent parfois un passé lourd, des blessures plurielles, une confiance minée, ce n’était pas si évident. Il fallait trouver l’approche, la bonne façon. Il fallait s’éloigner des clichés et des préjugés, aussi, pour se coller à l’humanité de chaque modèle. 

L’authentique dans le viseur

« Quand on se fait photographier, ce qu’on veut, c’est projeter une image. C’est vrai pour tout le monde. Mon travail, c’est d’aller au-delà de cette image pour aller chercher la vraie personne derrière le paravent. Il faut que le visage dise quelque chose d’authentique. Dans ce projet-là en particulier, le défi était grand parce que je devais, en peu de temps, créer un lien de confiance avec des personnes qui ne s’ouvrent pas si facilement aux autres à cause de tout ce qu’elles ont vécu. La vie dans la rue, ce n’est pas facile », résume le croqueur d’images. 

Guy Tremblay évoque quelques-uns des modèles qui ont pris la pose au cours des trois séances. Il raconte le parcours de l’une, se souvient de l’attitude de l’autre, pointe un détail. 

D’anecdote en souvenir, l’attitude est toujours la même, empreinte de bienveillance. 

« J’avais ce grand souci de ne pas être intrusif, de faire les choses de façon responsable, en respectant la personne devant moi, en préservant sa dignité. » 

Perçages et tatouages se voient sur plusieurs des portraits. Mais ils ne prennent pas toute la place. Ce qui attire l’œil, c’est le regard. Peu importe ce qu’il exprime, qu’il soit triste, fier, profond, taquin, ou joliment habité par tout ça. 

Pour chaque séance de photos, le photographe n’a utilisé qu’un rouleau de pellicule de 12 poses. Après avoir développé les photos en chambre noire, il rencontrait le sujet pour lui montrer la planche contact et la photo qu’il avait retenue. 

« Si ça ne plaisait pas au modèle, on refaisait une séance. Pour moi, c’était vraiment important que chacun valide mon choix, que chacun soit à l’aise avec la photo qui le représente. »

Casser les préjugés

Pointer ainsi sa lentille sur les visages de gens habitués à évoluer dans la marge, c’était aussi mettre en jeu ses propres préjugés. 

« J’ai été privilégié de pouvoir entrer dans cet univers. Ce projet a changé ma vision et ma perception des choses. Maintenant, si je croise quelqu’un qui vit dans la rue, je ne lui donnerai pas nécessairement de l’argent, mais je vais le saluer, le regarder dans les yeux, le considérer, tout simplement. J’espère que mon livre va contribuer à détricoter les préjugés. J’espère aussi qu’il va mettre en lumière le travail de ceux qui œuvrent à la Coalition des travailleurs de rue. Ils font un travail essentiel. »

On est dans la sphère de la photographie engagée. Avec ce projet-ci et avec d’autres, aussi, que Guy Tremblay caresse ou qu’il a déjà menés. 

« J’alterne souvent entre portraits et paysages. J’ai une autre idée de livre, d’ailleurs, dans lequel je souhaiterais illustrer la beauté de la nature, l’importance qu’elle revêt, ce qu’elle apporte à l’être humain. Peut-être parce que je crois à l’importance de nous reconnecter à notre environnement. Ce ne sera pas une prise de position écologique, mais en même temps, c’est de ça qu’il est question. » 

Ce livre-là, comme celui qu’il lance jeudi, réunira des clichés en noir et blanc, tous développés en chambre noire. Celui qui a découvert la photographie au hasard d’un camp d’été n’a jamais emprunté le passage au numérique. 

« J’avais une douzaine d’années lorsque j’ai commencé à faire de la photo. Je n’étais pas tellement sportif. Entre le basket, le soccer et les autres activités plus physiques offertes, il y avait un atelier d’introduction à la chambre noire. » 

Il s’est inscrit. Il a eu la piqûre. À 13 ans, il avait son agrandisseur, ses solutions et ses bacs de développement de photos. 

« Ça fait plus de 45 ans que je fais de la photo argentique. La manipulation du papier me rapproche de l’objet photographique. La chambre noire, c’est là où l’image que j’ai en tête se concrétise complètement. »

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Lancement du livre Ton visage me dit quelque chose
Jeudi 24 janvier, 17 h
Salle Le Tremplin
Entrée gratuite