François Landry vient de publier <em>Le bois dont je me chauffe</em> aux éditions Boréal, dans la nouvelle collection <em>L’oeil américain</em>, dirigée par l’auteur Louis Hamelin.
François Landry vient de publier <em>Le bois dont je me chauffe</em> aux éditions Boréal, dans la nouvelle collection <em>L’oeil américain</em>, dirigée par l’auteur Louis Hamelin.

François Landry: de tous les bois faire flèche

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
Précisons-le d’emblée: même s’il y a de fortes ressemblances entre François Landry et son personnage principal dans Le bois dont je me chauffe, nous ne sommes pas en présence d’un récit complètement calqué sur la réalité. L’écriture nature — ou nature writing, ce genre littéraire américain fondé par Henry David Thoreau et mélangeant observation de la nature et considérations autobiographiques — a beau s’inspirer en majeure partie de la vie de celui ou de celle qui la couche sur papier, certains de ses disciples ont choisi de ne pas sacrifier leur liberté de romancier et d’y intercaler sans remords des éléments de fiction.

C’est le cas du Louperivois d’origine. Oui, il est établi depuis presque une trentaine d’années dans les Laurentides, comme son protagoniste homonyme. Oui, à l’image de son double de papier, il est lui aussi chargé de cours en littérature à l’Université de Sherbrooke, où il a complété sa maîtrise et son doctorat.

«Dans une forte proportion, le récit demeure assez exact par rapport au réel, commente François Landry. Je précise toutefois que je suis de commerce beaucoup plus agréable que mon avatar», mentionne-t-il en pouffant de rire. «Et alors que moi, je me suis retrouvé à la campagne un peu par hasard, mon personnage a des motivations beaucoup plus sérieuses pour aller s’enterrer ainsi dans la forêt.»

L’écrivain explique qu’il s’est donc permis quelques dérogations à sa véritable réalité, pour que son narrateur ait une vie qui reflète ses opinions de manière plus cohérente. Par exemple, alors qu’il vit en couple, l’auteur a brossé un François Landry célibataire, entretenant peu de contacts avec ses semblables, de plus en plus aigri par la façon dont ceux-ci traitent le territoire et l’environnement, constatant les dégâts comme le déclin des populations d’oiseaux, ne voyant guère d’espoir à l’horizon.

«Mais lui aussi a ses propres contradictions, par exemple son désarroi et sa solitude. C’est une façon pour moi de surligner le ratage de son expérience.»      

Intellectuel volontairement déraciné

Le bois dont je me chauffe se lit donc comme une incursion dans la tête et la vie d’un intellectuel ayant choisi d’aller s’établir au cœur de la forêt entourant Saint-Rémi, dans les Laurentides. Un peu ermite et misanthrope de nature, le narrateur observe, réfléchit, constate, opine, rumine, s’indigne, se désole. La façon dont l’être humain moderne s’est déconnecté de la terre l’enrage, lui qui a fait le choix conscient d’aller vivre dans la forêt, pour s’obliger à apprendre à travailler avec ses mains. Revisiter son enfance dans le Bas-Saint-Laurent, au sein d’une famille urbaine qui ne connaissait rien du fleuve qu’elle côtoyait tous les jours, lui a notamment fait prendre conscience de ce manque dans sa vie.

«C’est un livre essentiellement impressionniste et un peu hybride, qui pourrait être qualifié d’essai, de pamphlet, de charge», résume François Landry, qui n’en est pas à une irritation près quant à nos rapports avec la nature. Passent notamment dans le hachoir de son alter ego les politiques gouvernementales, qu’il considère déconnectées des réalités de la vie rurale et encouragent indirectement sa désertion, souvent au profit des riches villégiatures.

Il y a aussi cette idée reçue que «la nature laissée à elle-même va se régénérer par l’action du Saint-Esprit». Ce qui alarme beaucoup François Landry, l’écrivain. 

«À peu près tous les boisés du Québec ont été rasés un jour et ainsi amputés de leur logique de successions lentes. Autrement dit, tout repousse en même temps, de façon anarchique, et les espèces végétales s’entretuent. Plusieurs de nos espaces vierges ne sont donc pas en forme aujourd’hui. Lorsque je me suis mis à arpenter ma forêt de trois acres avant de l’acquérir, j’ai vite constaté qu’elle aurait besoin d’actions vigoureuses, car elle était morte aux trois quarts.»

Alors, oui, grâce à l’aide d’amis pédagogues et à l’internet, François Landry (le vrai) a ajouté à ses compétences, outre celle de décortiquer un texte de Proust, le maniement de la scie mécanique, l’abattage d’un arbre de 35 mètres, l’élagage d’un boisé pour qu’il renaisse, la construction de sa propre maison. Son livre est donc aussi, en quelque sorte, un témoignage pour tous les urbains qui se demandent si c’est possible.

Admirer les agriculteurs

«Mais c’est une vie qu’on idéalise beaucoup. Plusieurs d’entre nous sont habitués à un confort qu’ils n’ont pas besoin de produire musculairement. On veut se nourrir de légumes sans faire de potager, manger du jambon sans être capable de saigner un cochon, porter du beau linge sans savoir tisser une chemise. Il n’y a pas si longtemps, il y avait une proximité entre la production et la consommation, mais ça demandait une dépense de tous les instants. C’est pourquoi j’admire bien plus les agriculteurs que les professeurs d’université. Eux connaissent exactement le coût réel d’assurer sa propre existence sans l’aide des autres.»

L’actuelle pandémie pourrait peut-être renverser la vapeur, observe toutefois François Landry. «On peut se demander si l’espace urbain a encore la même force d’attraction aujourd’hui, avec le travail à distance qui se développe, la vie culturelle suspendue et la densité de population devenue source de crainte de contamination. Avec les apprentissages désormais accessibles en trois clics de souris, tôt ou tard, la question va finir par habiter bien des têtes: est-ce que l’espace citadin a encore sa raison d’être, sachant aussi que le modèle actuel nous envoie en plein dans le mur et qu’il y a des étendues immenses qui ne sont occupées par personne?»

«Lorsque je dois me rendre à Sherbrooke pour enseigner et que je dois traverser l’immense banlieue entre Blainville et Brossard, je ressens maintenant une forme d’inconfort, d’étrangeté même par rapport à ces créations humaines cyclopéennes, où le béton défile à perte de vue et où les arbres sont devenus rares. Je me sens comme un Martien. Le temps est peut-être venu pour un exode urbain et pour revitaliser une campagne qui se vide, dans le respect de l’environnement.»

FRANÇOIS LANDRY, <em>Le bois dont je me chauffe</em>, récit, Boréal, 192 pages