Entrevue avec François Lafrance, photographe, qui participe à Parcours Photo Sherbrooke.

François Lafrance : faire le plein de lieux vides

Ceux qui connaissent la griffe de François Lafrance percevront rapidement le virage dans la plus récente production du croqueur d’images. Celui qui a souvent choisi les paysages estriens comme inspiration, de même que les ciels nuageux (pour la variété des contrastes qu’ils offrent), se laisse maintenant capter par les lieux urbains, notamment ceux de Montréal. Et alors que la météo était un facteur-clé dans sa décision de sortir figer le temps sur clichés, le photographe se surprend de plus en plus à partir en excursion sans mettre le nez dehors préalablement.

En fait, des six œuvres sélectionnées par le Sherbrookois pour figurer dans la nouvelle exposition de Parcours Photo Sherbrooke, quatre donnent prépondérance au bitume, au béton, au métal ou à la brique. Toutes représentent des lieux fréquentés par l’humain, mais désertés par eux au moment où François Lafrance a appuyé sur le bouton. Dans son cas, le thème de l’exposition Notre monde : son environnement pourrait donc se rehausser des mots « … quand nous ne sommes pas là ».

« Ce sont pourtant tous des endroits susceptibles d’être remplis. Je ne sais pas pourquoi, les lieux désaffectés exercent un pouvoir d’attraction auprès des gens... et spécialement les photographes! Est-ce pour une raison d’état d’âme? Une connexion à l’enfance? Le côté lunaire? Une apparence de fin du monde non annoncée? Je ne suis pas psychanalyste, mais ce sont des lieux à la fois paisibles et étranges. Une étrangeté qui pique la curiosité », constate-t-il, en montrant Limitrophe, une œuvre réalisée juste au pied du fameux silo no 5 du Vieux-Port de Montréal.

« À quelques dizaines de mètres de là, c’est le Vieux-Montréal, où il y a foule, mais à cet endroit précis, personne. On perçoit qu’il y a eu une tentative pour attirer les gens, une sculpture de Roussil se trouve à quelques mètres (elle fait d’ailleurs face à celle de Calder sur l’île Sainte-Hélène), mais personne n’y vient », observe-t-il, notant que, dans ses clichés de campagne, il photographiait aussi des lieux vides d’humains.

Voyage et destination

La nouvelle sélection de François Lafrance est récente. Il a puisé essentiellement dans son corpus des deux dernières années, avec comme objectif de faire naître un propos à partir d’une séquence d’images choisies, même si les six retenues ont été prises indépendamment les unes des autres.

Outre l’absence d’êtres humains (hormis deux personnes au loin, en partie cachées par la brume, au bout d’un quai), on peut aussi observer que les scènes immortalisées sont « sans destination » : une passerelle stoppant au milieu d’un marais, un trottoir de bois se butant au fleuve, un escalier et une bretelle d’autoroute touchant le ciel…

« Mais nos chemins, objecte-t-il, sont souvent aussi intéressants que le point d’arrivée. Quelqu’un m’a d’ailleurs envoyé une phrase (j’oublie l’auteur) que j’ai beaucoup aimée : "Le voyage était devenu la destination." »

Autre élément important dans la pupille de François Lafrance : les lignes géométriques. Par exemple Escale, dans laquelle les fissures de l’asphalte ont été camouflées avec du bitume. « Comme si tout avait été ficelé, recollé, de belle façon. Dans Esquives, j’aime la géométrie non figurative », ajoute-t-il en montrant la diagonale séparant le vert du remblai et le bleu du ciel.

Sans caméras de surveillance 

Pour François Lafrance, la transition du rural vers l’urbain s’est faite naturellement : sa conjointe habite Montréal et est tout aussi éprise de photographie que lui. Leurs week-ends prennent donc souvent l’allure de longues marches en tandem, à la recherche de scènes particulières ou incongrues. Leur passion s’est également exercée dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, lorsqu’ils ont participé aux Rencontres internationales de la photographie de Gaspé.

« Ma blonde Isabelle est tellement enthousiaste qu’on se retrouve dans des endroits où je ne suis pas toujours certain que notre présence est permise. Je me prends parfois à vérifier s’il y a des caméras de surveillance, confie-t-il en riant. Mais il y a beaucoup d’instinct dans la photographie, rappelle-t-il, surtout lors d’un roadtrip. On ne sait pas du tout ce qui va en ressortir. »

« C’est un nouveau terrain de jeu pour moi, que je découvre dans une merveilleuse fluidité, poursuit-il. Je suis en processus de mouvement vers autre chose, vers la question du propos en photographie, laquelle, j’en prends conscience, est un média social extraordinaire pour apporter des idées et faire réfléchir les gens, et je commence à peine à effleurer ces promesses-là. D’ailleurs, lorsqu’il y a des personnes autour qui te voient prendre une photo, elles s’intéressent à ton sujet et le dialogue s’engage. »