Tristan Malavoy
Tristan Malavoy

Forer les strates de la Nouvelle-Orléans

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
D’aucuns savent que les Acadiens ont été déportés sur la côte est des États-Unis lors du Grand Dérangement, notamment en Louisiane où ils ont fondé le peuple cajun. Mais qu’une poignée d’entre eux aient vécu sur l’île de Saint-Domingue pendant quelques décennies et qu’ils aient été les victimes collatérales de la révolte des esclaves en 1792-1793 est parvenu à moins d’oreilles.

Tristan Malavoy ignorait aussi cette page d’histoire, jusqu’à ce qu’il l’entende chez un oncle éloigné vivant en France. « Durant un repas de famille, il y a quelques années, il a raconté qu’il avait une aïeule acadienne qui avait grandi dans le nord de Saint-Domingue. Quand la révolte des esclaves a éclaté (ce qui finalement donnera naissance à Haïti), ces familles acadiennes blanches francophones ont aussi été prises pour cibles, parce qu’assimilées aux colons français planteurs de canne à sucre. Cette ancêtre s’est donc sauvée par la mer avec quelques proches. Cette histoire, on se la raconte de génération en génération dans la famille de mon oncle, mais il manque plein de détails. J’ai trouvé ça fascinant comme prémisse, et surtout pour un romancier, car je pouvais inventer le reste. »

L’œil de Jupiter, deuxième roman de Tristan Malavoy (parution le 11 août, après le report du premier lancement prévu pour la fin de mars), met donc en scène Anne Gisé, une jeune fille de douze ans qui prend la fuite en barque avec ses frères lorsque son village est attaqué. Elle seule survivra et aboutira à la Nouvelle-Orléans, où elle tentera de se reconstruire dans cette ville déjà cosmopolite. 

Mais le roman suit également le destin de Simon Venne, un professeur de cégep qui vient de quitter son poste à Montréal et qui aboutit dans la métropole louisianaise, officiellement pour une enquête généalogique, officieusement pour fuir quelque chose qui l’a brisé. Les deux récits se développent en parallèle, le lecteur passant de l’un à l’autre à chaque changement de chapitre. Une manière, pour l’auteur, de créer une sorte de suspense sur la façon dont ces deux destins finiront par se rejoindre, à deux siècles d’intervalle.

« J’avais déjà mis deux époques en résonance dans mon premier roman [Le nid de pierres, 2015]. J’aurais pu faire un récit simplement historique (j’avais assez de matière pour ça), mais ce qui m’intéresse, c’est le roman contemporain : parler de mon époque. Ajouter une veine historique crée une dynamique qui me plaît beaucoup, qui permet d’éclairer notre présent. Je considère qu’on a souvent du mal à se souvenir, ou alors on le fait de façon tordue. »

« Par exemple le déboulonnage des statues, poursuit-il. Je le trouve sain jusqu’à un certain point, car je ne voudrais pas que notre époque devienne en partie amnésique. Je ne tiens pas à ce qu’on laisse sur un piédestal des personnes qui ont commis des atrocités, mais l’histoire est une chose complexe. Rien n’est tout blanc ni tout noir. Dans mon roman, je pointe le général Robert Lee, le chef des armées confédérées lors de la guerre civile aux États-Unis, qui est du mauvais côté de l’histoire, mais qui a déclaré à la fin de sa vie qu’il était heureux que son camp ait perdu et que l’esclavage ait été aboli. »

Tristan Malavoy, <em>L'oeil de Jupiter</em>, Roman, Boréal, 280 pages.  En librairie le 11 août.

Grand voyageur

Grand voyageur devant l’Éternel, Tristan Malavoy n’avait pas encore coché la Nouvelle-Orléans dans son carnet de périples. Il l’a fait en été 2017 (la pesante chaleur des lieux imprègne fortement le récit) afin de bien évoquer cette ville bigarrée, où se sont amoncelées différentes strates selon les périodes où la ville était possession française, espagnole ou américaine. Il n’hésite pas à dire, « sans forcer le trait », qu’elle est pratiquement un personnage du livre, voire le personnage principal. Bref, on sent qu’elle est tombée dans l’œil du romancier.

« Il y a des villes comme ça qui ont une personnalité : tu as l’impression de rencontrer quelqu’un. Cette ville est au confluent de tellement de cultures et de trajectoires historiques… On en repart avec le sentiment de mieux comprendre l’Amérique. Cela me permettait justement de parler de ce qu’est devenue l’Amérique du Nord aujourd’hui. Oui, les Noirs sont libres, mais la question raciale est loin d’être réglée en 2020. Ce roman est en fait une histoire de la violence. Une violence qui peut prendre plusieurs formes : cosmique, institutionnalisée, sociale, raciale, individuelle… »

« Plus je marchais dans le Vieux-Carré, plus je comprenais les couches d’histoire qui s’y sont superposées, que l’on voit encore très bien d’ailleurs, dans l’architecture, les noms des rues, etc. En tant que musicien, je suis également sensible à ce berceau du blues et du jazz (provenant lui aussi du brassage culturel, essentiellement des populations noires). Mon amour pour cette ville est en même temps paradoxal, car elle est une des plus violentes, en plus d’être très touristique. Mais elle a un cœur qui bat encore. »

L’écriture de L’œil de Jupiter a été un mélange de « moments de fulgurance » pour Tristan Malavoy, mais également de questionnements. « Ç’aurait été impossible à faire sans un plan précis pour que tout s’emboîte bien. Il y a donc eu un grand babillard avec beaucoup de notes et de cartons chez moi. Aussi parce que j’ai eu pas mal de recherches à mener. Je ne voulais pas dire n’importe quoi, même si je prends certaines libertés. »

Le livre est dédié à Pierre Tarte (1944-2019), ancien professeur de français et d’histoire de Tristan Malavoy à l’époque où ce dernier étudiait au Séminaire salésien de Sherbrooke.

« C’était un enseignant fabuleux et il a marqué plusieurs de ses élèves. J’ai appris son décès à la fin de l’écriture du roman. En deuxième secondaire, j’ai eu une nouvelle littéraire à faire comme devoir. Je pense que c’est le premier texte complet que j’ai eu à écrire. Les commentaires de Pierre étaient tellement hallucinants que j’ai toujours gardé le document. Il me disait qu’il n’avait jamais lu un texte d’un tel niveau par un élève de mon âge, que j’avais un talent pour l’écriture qu’il m’encourageait à cultiver. »

On connaît la suite...