L’équipe du film À tous ceux qui ne me lisent pas a fait un détour par Sherbrooke mardi pour parler de cette oeuvre inspirée de la vie du poète Yves Boisvert, lequel a vécu ses 20 dernières années à Sherbrooke. De g. à dr. : l’actrice Céline Bonnier, le scénariste Guillaume Corbeil, l’acteur Martin Dubreuil, la productrice Élaine Hébert et le réalisateur Yan Giroux (également sherbrookois).

Film sur le poète Yves Boisvert : bousculer par la liberté de parole

SHERBROOKE — Yves Boisvert (1950-2012) a vécu les vingt dernières années de sa vie à Sherbrooke. Et Yan Giroux, qui est aussi Sherbrookois et qui a été suffisamment marqué par sa rencontre avec le poète pour réaliser un film sur lui, aurait adoré tourner ici. Mais les impératifs économiques — il y avait parfois jusqu’à 60 personnes sur le plateau pour certaines scènes — ont obligé le cinéaste à abandonner l’idée de transporter l’équipe d’À tous ceux qui ne me lisent pas dans les Cantons-de-l’Est.

« J’ai dû chercher dans les environs de Montréal (Lachine, des recoins de Laval, etc.) des lieux qui pouvaient rappeler Sherbrooke et Trois-Rivières, une ville où Yves a aussi vécu. Je voulais rendre hommage à l’aspect post-industriel de ces villes, avec la présence d’usines désaffectées, du chemin de fer dans le centre. J’ai également essayé de recréer l’eau en milieu urbain, un élément très important pour moi, même si je n’ai pas retrouvé aussi majestueux que la gorge de la rivière Magog. Pour moi, c’est une zone tampon permettant de trouver une autre forme de beauté. »

Pour que la vie d’Yves Boisvert inspire à Yan Giroux son premier long métrage, on se doute qu’il a été important pour lui. « En fait, j’ai rencontré Yves à l’adolescence parce que je suis tombé amoureux de Maude-Andrée, la fille de sa conjointe Dyane Gagnon. En même temps que je découvrais l’amour, je suis entré dans un foyer rempli de traces de création (Dyane était graphiste), au sens bohème du terme : des œuvres d’art sur les murs, des livres partout, les notes sur la table de la cuisine... »

« En parlant avec Yves, ma curiosité pour les soirées de poésie, dont celles au bistro Les Beaux Dimanches, s’est accrue. Petit à petit, je me suis engagé dans cet art-là, avec Yves comme figure inspirante. Plus tard, j’ai écrit un premier recueil et je l’ai contacté pour qu’il l’annote. Finalement, je ne l’ai jamais envoyé à la maison d’édition, mais Yves avait été d’un grand soutien. »

Qu’on se remette en question

À tous ceux qui ne me lisent pas n’est toutefois pas une biographie, mais bien un film librement inspiré. Il se déroule en 2018, même si les événements qui y sont relatés font plutôt référence à la deuxième moitié des années 1990, une période très prolifique pour l’écrivain, notamment avec la publication des Chaouins, un de ses recueils phares. Yves Boisvert était un des rares poètes à vivre uniquement de sa création.

« Il a fait quelques petits boulots à gauche et à droite, il a aussi aidé Dyane, qui avait sa propre boîte de graphisme, mais jamais rien qui prenait beaucoup de son temps. Son ami Louis Hamelin le définissait comme un travailleur de l’écriture. Ce n’était pas du tout un auteur au sens romantique, qui regarde dehors en attendant l’inspiration : pour lui, la poésie était le fruit d’un travail constant. »

Le scénario signé Guillaume Corbeil présente un homme un peu prisonnier de sa quête d’absolu et du choc que cela crée avec les nécessités du quotidien. Mais contrairement à certains poètes « maudits » qui sont allés jusqu’à l’autodestruction, la courbe dramatique du film mène plutôt le personnage principal vers une prise de conscience.

« Yves avait un franc-parler et une liberté de parole qui pouvaient être intimidants. Il avait cette volonté que les gens se remettent en question. Cet aspect me permettait de confronter le spectateur dans mon film, car on a tous des rêves et des éléments qu’on voudrait changer dans sa vie. De voir un être aussi dévoué et intransigeant que lui, ça nous place devant nos propres choix, les petites choses du quotidien qui nous aliènent. Mais si je l’avais laissé tel quel, il n’y aurait pas eu de rédemption. »

« Le personnage de l’adolescent [joué par Henri Picard] offre à Yves un pont vers un autre avenir, une petite brèche lumineuse qui lui permet de comprendre que son travail a un impact, si minime soit-il, et que la présence des autres a aussi un impact sur lui, que de faire des sacrifices n’équivaut pas forcément à une perte. »

La poésie partout

À la lecture du scénario de Guillaume Corbeil, Martin Dubreuil s’est d’abord reconnu dans l’être marginal qu’était Yves Boisvert. « Son parcours me fait penser au mien. Il porte un regard assez critique et cynique sur la société. On perçoit assez vite ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas. Après, quand j’ai découvert qui était Yves Boisvert, j’ai vu l’ampleur du défi pour me rapprocher de sa personnalité. »

Céline Bonnier, qui incarne Dyane, la conjointe d’Yves Boisvert, a surtout été touchée par la façon dont le long métrage remet la poésie dans la vie de tous les jours.

« Le regard sur l’art, son côté essentiel, c’est ce que j’ai d’abord ressenti en lisant le scénario. C’est un film qui me fait réfléchir et réagir sur l’importance de reconnaître la poésie partout dans notre quotidien, donc d’avoir une vision autre sur ce qui nous entoure et que l’on tient pour acquis. On a parfois des fous rires par rapport à l’absurdité que perçoit le personnage d’Yves. Ses regards en disent souvent très long. »