Avec Naissance d’Homère, Georges Desmeules publie son troisième roman. Ce grand amateur des récits de l’Antiquité s’y autorise à imaginer un pan de l’Iliade sur lequel Homère est resté muet.
Avec Naissance d’Homère, Georges Desmeules publie son troisième roman. Ce grand amateur des récits de l’Antiquité s’y autorise à imaginer un pan de l’Iliade sur lequel Homère est resté muet.

Fanatique d’Antiquité

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
On appelle ça une fan fiction (ou fanafiction, comme nous le suggère fortement l’Office de la langue française) : certains amateurs de films et de séries télévisées, par exemple Harry Potter, Twilight ou Star Trek, sont si fanatiques qu’ils créent de nouvelles œuvres à partir des mêmes univers, tels des antépisodes, des suites ou des pans parallèles laissés ouverts par l’auteur.

Mais le phénomène existe aussi en littérature et ne date pas d’hier, rapporte l’écrivain Georges Desmeules, dont le troisième roman comble quelques trous d’une œuvre fondatrice : l’Iliade d’Homère. Et on peut présumer que, lorsqu’une histoire a vu le jour il y a au moins 2500 ans, des trous, il y en a. Pas seulement dans le récit, mais aussi autour de son auteur.

«Le nombre de réécritures d’œuvres de l’Antiquité est incommensurable », résume celui qui est professeur de littérature au Cégep de Sherbrooke. « Je suis justement en train de lire le dernier roman de Madeline Miller, Circé, du nom de la sorcière qui change les compagnons d’Ulysse en cochons dans l’Odyssée. Mais dès le IVe siècle avant Jésus-Christ, Eschyle, Sophocle et Euripide ont récupéré certains éléments de l’Iliade et de l’Odyssée pour constituer certaines de leurs tragédies. C’est comme s’ils nous avaient donné le droit de faire ça. C’est maintenant à mon tour d’apporter mon morceau.»

La vie et l’identité d’Homère sont aussi suffisamment floues pour se prêter à toutes les spéculations. Certains pensent que l’auteur aurait ébauché son œuvre environ 400 ans après les événements de l’Iliade, rapporte Georges Desmeules dans son liminaire. Mais d’autres penchent pour une datation beaucoup plus ancienne, alors que les plus audacieux croient qu’Homère aurait vu ce qu’il raconte.

«C’est le concept d’Homère "autopsie", au sens premier du mot, qui signifie "voir soi-même".»

Mais peu importe, poursuit-il : «Il a bien fallu quelqu’un quelque part qui a été témoin de cette histoire. Pourquoi ne pas alors l’écrire du point de vue de cette personne, la première qui l’a racontée?»

Un mois sur dix ans

L’Iliade, souvent présenté comme le récit de la guerre de Troie, ne couvre en fait qu’une période d’un mois à la fin des dix années qu’aurait duré ce conflit. Même l’épisode du célèbre cheval de Troie, qui a permis la victoire des Grecs sur les Troyens, est ultérieur à l’histoire et ne figure pas dans le texte original.

Naissance d’Homère, le roman de Georges Desmeules, s’amorce juste avant cette décennie de guerre, à la genèse du conflit. Le prince troyen Pâris vient d’enlever Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte. Le fuyard a laissé derrière lui la délégation troyenne qui l’accompagnait chez les Spartiates et celle-ci est évidemment faite prisonnière. S’y trouve Mérios, frère de Pâris, lui aussi prince troyen. Mais n’essayez pas de débusquer son nom dans les récits mythologiques.

Georges Desmeules, <em>Naissance d'Homère</em>, Roman Lévesque éditeur 176 pages

«Il est dit dans l’Iliade que Priam, le roi de Troie, avait cinquante fils, sauf qu’ils ne sont pas tous mentionnés. Je disposais donc de cette case vide, que j’ai remplie avec plaisir. C’est le seul personnage du roman que j’ai créé de toutes pièces.»

Georges Desmeules s’est ainsi amusé à imaginer comment l’histoire de Mérios pourrait se greffer à celles de Ménélas, Achille, Ulysse, Pénélope, Agamemnon, Cassandre et tous les autres. Sans oublier la déesse Athéna, qui lui souffle souvent à l’oreille ce qu’il doit dire devant ses adversaires. Parce que, tout comme le récit dont il s’inspire, Naissance d’Homère se déroule dans un monde où les dieux sont omniprésents.

«Dans l’Iliade, Athéna est toujours en train de s’adresser aux personnages et de leur dire quoi faire, quand elle ne réalise pas des miracles pour eux. C’est un ressort narratif très intéressant pour un auteur.»

Pas question toutefois d’utiliser le même style grandiloquent de l’œuvre originale, «avec des Ô toi! et des subordonnées à n’en plus finir», ajoute Georges Desmeules, qui a opté pour une écriture plus près du roman actuel, en l’hybridant néanmoins avec une structure théâtrale. Le récit se divise ainsi en trois actes et plusieurs scènes. Le livre comporte au surplus des didascalies, comme si les personnages étaient des comédiens.

«Cela me donne la permission de faire parler les personnages de la même façon que s’ils étaient au théâtre. C’est lorsque j’ai trouvé cette manière de raconter que l’écriture s’est mise à couler.»

L’impôt ou la reine

En tant que spécialiste de la littérature de l’Antiquité, Georges Desmeules en profite évidemment pour glisser quelques points de vue critiques, certains plus personnels, d’autres glanés au fil de ses lectures. Par exemple, il est fort probable que le motif réel de la guerre de Troie ait été l’impôt excessif exigé par la cité auprès des navires marchands souhaitant franchir le détroit des Dardanelles. Et non le rapt d’une reine.

Même si certains passages contiennent des références à d’autres épisodes antérieurs de la mythologie grecque, Georges Desmeules estime qu’il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste en la matière pour apprécier Naissance d’Homère.

«J’aimerais que les gens le lisent simplement comme une histoire. C’est sûr que si certains ont envie de googler Ménélas, ils vont trouver d’autres choses, mais je ne voulais pas raconter toutes ces mises en contexte. J’aurais eu le sentiment de plagier une page Wikipédia. Je souhaitais évoquer que plusieurs de ces rois se créent une ascendance divine pour légitimer leur pouvoir et que ces différentes lignées sont souvent la raison qui explique pourquoi ils ne peuvent pas se sentir, tels des aristocrates qui traînent de vieux conflits cristallisés.»

Georges Desmeules est d’autant plus convaincu de l’accessibilité de son roman que les références aux récits d’Homère, que plusieurs considèrent comme les fondements de la littérature occidentale, continuent de truffer les œuvres contemporaines, dont le cinéma. «Si vous en avez une connaissance générale, vous allez en retrouver plusieurs. Les Américains en sont particulièrement friands.»