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Faire renaître Renée
Faire renaître Renée
Renée Claude
Renée Claude

Le tour de Renée

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
Depuis que la nouvelle a été ébruitée l’an dernier, depuis que l’on sait, pour citer son grand ami journaliste André Ducharme, que Renée Claude a été prise dans les filets de M. Alzheimer, l’entourage de la chanteuse a pu assister à une des plus touchantes déclarations de guerre à l’oubli. Habités par un profond sentiment d’injustice envers cette interprète qui n’a jamais reçu de grand hommage malgré les pas de géants qu’elle a fait faire à la chanson québécoise, amis créateurs, artistes, journalistes et admirateurs se sont ligués pour la rappeler au souvenir du public.

Il y a d’abord eu, en mars 2019, la reprise de Tu trouveras la paix par onze de ses sœurs de métier. Puis, en novembre, le concert La mémoire du cœur, à la Maison symphonique de Montréal, au profit du Fonds de la recherche sur la maladie d’Alzheimer du Centre de recherche du CHUM. Maintenant, c’est une biographie, Renée Claude – Donne-moi le temps, signée par Mario Girard et publiée aux éditions La Presse, qui vient rappeler au Québec la vie de l’artiste de 80 ans, son importance dans l’épanouissement de la chanson d’ici et le rôle capital qu’elle a joué dans la définition du métier d’interprète.

Cette perception que Renée Claude n’a pas eu droit, du temps où elle était encore pleinement consciente, à tous les honneurs qu’elle aurait mérités, Mario Girard, chroniqueur à La Presse, l’a aussi ressentie d’emblée.

Renée Claude

« C’est ce que me confient les personnes qui ont lu le livre jusqu’à maintenant. André Ducharme [auteur de la préface] dit d’ailleurs que cette biographie vient réparer en quelque sorte une forme d’injustice. Certes, Renée Claude a remporté des concours de chansons, on lui a remis l’Ordre du Canada et le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros [pour son disque On a marché sur l’amour consacré au répertoire de Léo Ferré], mais les gens constatent maintenant à quel point elle faisait partie des grandes », résume l’auteur avant de citer l’animatrice Monique Giroux et la défunte écrivaine Hélène Pedneault. Cette dernière fut également l’agente de Renée Claude.

« Pour Hélène, s’il n’y avait pas eu Renée Claude, Monique Leyrac et Pauline Julien [trois interprètes que Monique Giroux a surnommées la « sainte Trinité »], la chanson québécoise aurait mis plus de temps à naître. Cette femme nous a laissé 225 chansons enregistrées. Avec ses spectacles en hommage à Clémence DesRochers, Georges Brassens et Léo Ferré, elle a fait le tour du monde. Elle s’est produite au Japon, en Russie, en Grèce... Combien d’interprètes féminines québécoises en ont fait autant? »

« J’espère surtout que ce livre-là va donner le goût aux gens d’écouter les chansons de Renée, ajoute-t-il. J’ai reçu d’ailleurs plusieurs commentaires de personnes qui le lisent et naviguent sur iTunes et YouTube en même temps. »

Tout et son contraire

Au fil des pages de la biographie, on découvre une Renée Claude qui a été tout et son contraire. Renée Bélanger, de son vrai nom, était d’une timidité extrême, mais aussi d’une volubilité et d’une drôlerie insoupçonnées lorsqu’elle se sentait en confiance. Autant elle éprouvait un trac fou chaque fois qu’elle devait chanter en public, autant elle faisait preuve d’une volonté et d’une force de caractère la poussant à défoncer les portes et à se mettre en danger. Sa gentillesse est légendaire, mais Michel Tremblay n’oubliera pas la colère qu’elle a piquée lorsqu’elle a constaté qu’il avait intégré à Demain matin Montréal m’attend la chanson Salut, après la lui avoir offerte et qu’elle l’eut enregistrée. Son souci pour les textes bien écrits et son attrait pour le grand répertoire français témoignent de sa profondeur, mais son image lui importait aussi, tel ce faux grain de beauté au bas de la joue et ce nez refait.

« Mais pour Renée, c’était la chanson avant tout. On n’a qu’à penser à cette anecdote d’Un peu plus loin avec Ginette Reno », rappelle Mario Girard.

Mario Girard

Plusieurs ignorent en effet que c’est Renée Claude qui devait interpréter cette célèbre chanson de Jean-Pierre Ferland, déjà à son répertoire, lors de la Fête nationale de 1975, mais Ginette Reno a supplié de la faire à sa place. Renée est finalement allée vers Ginette pour lui dire : « Cette chanson est pour toi! Fais-la! » On connaît la suite.

« Renée n’avait qu’une ambition dans la vie : trouver de bonnes chansons et toujours les mettre en avant. Luc Plamondon rapporte qu’elle n’essayait pas de faire autre chose que d’être au service de la chanson qu’on lui donnait. Et elle a eu un de ces flairs! Elle a fait confiance à des auteurs que personne ne connaissait alors. Elle a été dans les premières à chanter Sylvain Lelièvre, Stéphane Venne, Luc Plamondon... Ce qui est encore plus fascinant, c’est qu’elle faisait toujours les bons choix. C’est fou, toute la maturité de ses quatre premiers disques, alors qu’était qu’au début de la vingtaine! Et comme le dit Mouffe, c’était elle qui callait les shots. Elle a eu des gérants qui s’occupaient de programmer ses spectacles, mais c’était elle qui se chargeait du reste. »

Soucieux de produire une biographie de facture plus journalistique, appuyée sur des entrevues et une recherche documentaire approfondie, Mario Girard a rencontré une trentaine de personnes, dont Michel et Richard Bélanger, les frères cadets de l’artiste. Évidemment, il n’a pu interviewer Renée Claude. Mais il a pu écouter des enregistrements réalisés en 2004 par André Ducharme, à l’époque où un spectacle biographique, qui n’a finalement jamais abouti, était en gestation. Les citations de la chanteuse proviennent de ces entretiens inédits.

« C’était comme un accès direct à elle, souligne l’auteur. J’ai fait mon travail comme si elle était là. En fait, elle est là encore. Il faut parler d’elle au présent. Je suis d’ailleurs allé la voir il y a deux semaines, pour lui présenter le livre. C’était un geste symbolique que je tenais à poser. »

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MARIO GIRARD

Renée Claude – Donne-moi le temps

BIOGRAPHIE

Éditions La Presse

280 pages