Après avoir passé des années à dessiner les histoires des autres, l’illustratrice watervilloise Gabrielle Grimard vient de lancer Lila et la corneille, premier album dont elle signe le texte et les images. Publié aux éditions Scholastic, le très beau livre pour enfants aborde avec doigté les délicats thèmes de l’intimidation, de l’estime de soi et de la différence.

Faire image avec les mots

Depuis des années, Gabrielle Grimard illustre les histoires des autres. Elle met leurs mots en images, elle traduit leur pensée en couleurs. Dominique Demers, Lili Chartrand, Gilles Tibo sont quelques-uns des nombreux auteurs pour qui elle a campé un univers sur papier aquarelle.

Elle n’avait jamais pensé utiliser son crayon pour autre chose que faire des esquisses et des dessins. Jusqu’à ce que Colleen MacMillan, l’éditrice anglophone avec laquelle elle collabore sur différents projets, lui souffle l’idée d’écrire son histoire.

« J’étais en visite à Vancouver pour des tournées dans les classes, explique l’artiste de Waterville. J’ai voulu profiter de mon passage pour la rencontrer. Elle m’a montré un livre sur l’intimidation. Je lui ai raconté que j’avais vécu ça, lorsque j’étais enfant. On m’appelait la corneille parce que j’avais la peau un peu plus foncée, les yeux et les cheveux aussi. »

En allant à Yellowknife ces dernières années, Gabrielle a été renversée de voir comment les corbeaux, là-bas, étaient majestueux et omniprésents.

« Ici, nous avons des pigeons; là-bas, ce sont des corbeaux. Et ils ont un de ces regards... Bref, j’ai eu un coup de cœur pour cet oiseau-là. Et j’ai dit à Colleen que j’aurais bien voulu savoir qu’ils étaient si beaux lorsque j’étais enfant. J’aurais été fière qu’on me compare à eux, finalement. »

L’éditrice a alors freiné net la conversation : « Mais ça, c’est une histoire! »

Accepter ses 75 pour cent

Une histoire qui commandait un album.

« Elle m’a relancée, et relancée encore pour que je l’écrive, mais pour moi, un auteur, c’était quelqu’un qui avait toujours eu des 95 pour cent en français à l’école. Ce n’était pas mon profil. Je n’étais pas mauvaise, mais j’étais davantage du type 75 pour cent », se souvient Gabrielle.

Elle n’osait pas faire le saut du côté des mots. Jusqu’à ce que la maison d’édition lui propose de confier son récit aux bons soins de la plume d’un autre.

« Là, c’est devenu très clair que j’avais envie de porter ce projet moi-même, en signant les illustrations, mais aussi le texte », dit celle qui a travaillé comme artiste-peintre et muraliste à Montréal avant de venir s’établir en Estrie, il y a une douzaine d’années.

Le personnage de Lila a commencé à faire sa place dans son imaginaire. En s’inspirant de ce qu’elle avait vécu lorsqu’elle était enfant, Gabrielle a tissé une trame autour d’une fillette qui vient d’emménager dans une nouvelle ville. L’accueil des autres élèves ne se passe pas exactement comme prévu. Dans la classe, sa différence entraîne des moqueries. Tantôt à cause de ses cheveux, tantôt à cause de la couleur de sa peau, tantôt encore à cause de la teinte de ses yeux, on la traite de corneille. La petite Lila en souffre. Beaucoup. Jusqu’au jour où elle décide d’être pleinement elle-même et de magnifier ce qui la distingue de ses camarades.

Petite tristesse commune

« Je pense que les enfants peuvent tous se sentir un peu différents, à un moment ou à un autre, en raison de leur taille, de la couleur de leurs cheveux, d’un trait de caractère ou de n’importe quel truc qui les distingue des autres. J’avais envie de leur offrir un récit qui leur montre qu’ils ne sont pas seuls à avoir cette petite tristesse dans le cœur. J’avais envie de leur dire, aussi, qu’on peut transformer nos différences en forces. »

L’histoire a connu plusieurs versions avant d’être envoyée sur le bureau de Colleen MacMillan. Le coup de cœur, lui, a été immédiat.

D’abord publié en anglais, le livre Lila et la corneille vient d’être lancé en français, chez Scholastic. 

D’autres albums portant la signature de Gabrielle Grimard au texte et aux illustrations pourraient suivre. 

En plus d’un carnet d’esquisses, l’artiste estrienne a maintenant aussi un cahier de notes dans lequel elle inscrit ses idées de synopsis.

« Indépendamment de la maison d’édition ou de l’auteur, lorsque j’illustre une histoire, c’est elle qui m’habite et qui m’inspire. Je vis avec mes personnages, d’une certaine façon. Je raconte quelque chose avec un langage visuel, en utilisant l’aquarelle, la gouache, la peinture à l’huile, les crayons. J’ai réalisé que c’est la même chose lorsque j’écris. C’est comme si je faisais travailler une autre partie de mon cerveau, c’est une façon différente de raconter quelque chose, en utilisant un autre médium, tout simplement. »