Photographe depuis 29 ans, Michel Caron présente, avec Le festin de la benne, une exposition sur le déchétarisme à Sherbrooke.

Expo-vérité sur le gaspillage alimentaire

Michel Caron aime photographier le quotidien. Parfois le sien, mais surtout celui des autres. Ce n’est pas le spectaculaire qui l’attire, mais le vrai. Raison pour laquelle il préfère le noir et blanc, selon lui la meilleure technique photographique pour faire parler les sentiments et laisser une place à l’interprétation pour le spectateur.

De l’exposition qu’il présentera jusqu’au 30 juin à la Galerie d’art du centre culturel de l’Université de Sherbrooke, on pourrait dire qu’elle sera dans le vrai de vrai. Le photographe a croqué en pleine action des déchétariens sherbrookois, ces personnes qui visitent les bennes à ordures des épiceries et supermarchés, le plus souvent à la nuit tombée, pour y récupérer des aliments encore comestibles destinés à leur propre alimentation, mais aussi pour sensibiliser la population au gaspillage de nourriture.

« J’ai découvert cette réalité il y a cinq ou six ans, par mon fils aîné, qui habitait alors près du marché Jean-Talon à Montréal. C’est aussi à cette époque que je suis devenu végétarien. Lorsque je lui ai annoncé par téléphone que je ne mangerais plus de viande, il m’a répondu que, lui non plus, il n’en mangeait pas trop en ce moment. Il m’envoie alors une photo d’une montagne de légumes sur la table de sa cuisine. Ses amis et lui avaient trouvé tout ça dans les poubelles du marché. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il faudrait que je fasse quelque chose là-dessus un de ces jours. »

Revenu maintenant à Sherbrooke, fiston Émile pratique toujours le déchétarisme (on peut même le voir dans l’exposition). « Grâce à Émile, j’ai découvert qu’il y avait des déchétariens à Sherbrooke. J’en ai rencontré d’autres par la page Facebook Dumpster Sherbrooke [l’expression anglaise est dumpster diving]. Aussi, il y avait longtemps que je souhaitais concrétiser un projet de photographie nocturne, parce qu’il y a maintenant des appareils qui nous permettent de travailler de nuit sans flash. Tout a donc été réalisé en lumière ambiante, ici à Sherbrooke, sur une dizaine de sorties, pendant deux mois ce printemps. »

Jeter des invendus
Michel Caron a facilement convaincu ses nouveaux amis déchétariens de les suivre dans leurs collectes et de se laisser photographier à visage découvert. Certains seront d’ailleurs présents au vernissage vendredi.

« Plusieurs d’entre eux ont déjà une culture artistique et ont vu ça comme un projet artistique de plus dans leur environnement. Mais ils en sont aussi heureux à cause de la sensibilisation du public. La plupart d’entre eux partagent la bouffe avec leurs amis, mais aussi avec des organismes d'aide alimentaire. En fait, le plus souvent, lorsqu’une collecte se termine après une ou deux heures, c’est parce qu’il n’y a plus de place dans le coffre de la voiture, pas parce qu’il n’y a plus rien à aller chercher. »

Michel Caron est évidemment sorti choqué de constater la qualité des produits qui se seraient retrouvés autrement au dépotoir. Il a aussi ajouté quelques infos factuelles à son exposition, notamment la récente loi française rendant illégal de jeter des invendus.

L’ONU estime à 870 millions le nombre de personnes qui pourraient être nourries avec le quart de toute la nourriture jetée.

« Dans mon esprit, toutes les petites actions contre ça ont leur importance. »

Le photographe a volontairement caché les noms de commerces. « Pour moi, il n’y en a aucun de parfait. C’est une exposition qui rappelle aux gens que le déchétarisme des uns n’existerait pas sans les aberrations des autres. Ça donne quoi, des bananes bios, si elles sont emballées dans un sac de plastique? »

Des rebuts pour Ricardo
Sur les seize clichés, seulement quatre sont en couleur : Michel Caron a pris certains des aliments récupérés dans les poubelles et les a mis en scène comme s’il devait faire la page couverture d’un magazine de cuisine. Ricardo n’y verrait que du feu.

« C’est mon ami photographe Guy Tremblay qui m’a suggéré ces quatre photos en couleur. Je dois avouer qu’il a eu raison. Mais ça a vraiment été difficile à faire pour un gars comme moi qui aime l’extérieur et l’action. Je me suis tellement senti prisonnier! » confie-t-il en éclatant de rire.

Pour Michel Caron, cette exposition comporte une sorte de retour aux sources : son père a tenu le magasin général, puis l’épicerie de Tourville, son village d’origine, près de Saint-Jean-Port-Joli. Arrivé à Sherbrooke à la fin des années 1980 pour suivre celle qui deviendrait la mère de ses enfants, il avait déjà, dans ses bagages, une passion très forte pour la photographie. Pendant son bac multidisciplinaire (politique, communications et arts), il s’est très vite mêlé à la faune de photographes sherbrookois comme Stéphane Lemire et Yves Harnois.

Sa passion est finalement devenue son métier, puisqu’il travaille à temps plein comme photographe-vidéaste au Service des communications de l’Université de Sherbrooke depuis 2007. Mais il lui reste assez de temps pour mener ses projets personnels.

« J’ai toujours fait de la photo pour moi en parallèle de mes emplois comme photographe. C’est vraiment très rare que je parte sans appareil. »