Éric Lapointe

Éric Lapointe : assumer l’ombre, choisir la lumière

Le nouvel album d’Éric Lapointe s’ouvre sur des guitares électriques pesantes, de franches couleurs rock, des mots qui racontent les possibles de la nuit. Pourtant, Délivrance, sa huitième galette de chansons originales, ne crèche pas du côté sombre des choses.

« Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un disque lumineux, mais ce n’est pas un album noir. Disons que c’est celui d’un rockeur qui a appris à vivre avec ses démons. »

Il lui a quand même fallu mater les incertitudes et le doute crasse qui s’invitent encore au moment de graver les chansons sur polycarbonate, malgré les 14 Félix sur la feuille de route, malgré les années de métier.

« Même si j’adore le côté créatif et les longues nuits de studio, la production d’un album, ça finit par être une obsession. Ce sont aussi plusieurs moments de remises en question où tu te trouves bon à midi mais pourri à minuit. Tu te demandes si tu es dépassé, si tu as encore ta place. Moi, quand je ne fais pas de shows, j’ai tout le temps l’impression d’être un artiste fini. J’ai besoin de remonter sur scène pour prendre le pouls du public. En période de création, c’est encore pire, je ne suis pas parlable, je me questionne, je doute. »

Autrement dit, c’est chaque fois des montagnes russes à traverser. Mais même quand ça brasse à l’intérieur de la cabine, même quand le doute plombe l’ambiance devant le micro, jamais Lapointe n’a envie de débarquer du manège.

« Tu fais un album par besoin, parce que tu accumules des émotions. Souvent, ce que je traduis en musique, c’est ce que je n’ai pas réussi à exprimer. Moi qui ai toujours été assez maladroit pour parler de mes émotions, je me reprends en chanson. »

S’ASSAGIR

Cinq ans ont passé depuis la sortie de son précédent opus, Jour de nuit. Ce qu’il avait à raconter cette fois était ancré dans un quotidien pétri d’heures plus douces. L’amour déchiré et orageux a cédé le pas à des sentiments plus tendres, à des jours amoureux où le soleil a davantage sa place (Belle folie, Ma rose, notamment).

« Les chansons disent un peu là où je suis aujourd’hui. Et le fait est que je vais bien. J’ai vécu pas mal d’histoires d’amour tumultueuses dans le passé, mais là, ma vie de couple est super stable. J’ai trouvé une femme avec qui je m’entends bien, c’est ma grande chum, ma confidente. Je suis rendu plus calme, à la limite casanier. Il reste un petit côté dark, mais j’ai appris à cohabiter avec. Je n’aurais aucune raison de me draper dans la noirceur et le mal de vivre. C’est peut-être le temps qui passe, la vie qui fait son œuvre, mais je n’en ai plus envie. Et s’il y a un gars qui est allé jusqu’au bout... Moi, je suis tellement extrémiste! J’ai fait le tour de tout ce qui pouvait s’appeler vie nocturne, j’ai abusé de tout, je suis allé dans les excès. Je suis fatigué, peut-être. J’ai le goût de quelque chose de plus tranquille. C’est peut-être mes enfants qui m’apprennent ça. »

SANS EUX

Ce qui est intact, ce qu’il n’a pas envie de brider, c’est sa soif pour la scène, son envie de rocker la foule.

« Sur une scène, il n’y a plus de filtre. Je n’ai pas de pudeur, je me donne, je fais un strip-tease de l’âme. Tu vois, La nuit, la première chanson du disque, on l’a faite en pensant à l’ouverture du show. C’est souvent ça, quand on écrit. On envisage les spectacles qui viendront. Pour moi, en tout cas, c’est très présent, probablement parce que je fais des albums pour les chanter live. C’est ma raison de vivre. Après mes enfants. »

Ses deux garçons, il les salue joliment dans la touchante Sans vous, écrite par Luc de Larochellière au lendemain d’une conversation en studio entre les deux pères de famille.

« On était en toute fin de session de studio. Je jasais avec Luc, qui venait de devenir père à nouveau. Je lui ai dit que si je n’avais pas eu d’enfants, je serais passé à côté de ma vie. »

La phrase a laissé une empreinte dans l’imaginaire du parolier. Le lendemain, il envoyait une chanson à Lapointe.

« J’ai été touché dès la première lecture. J’ai mis le tout en musique, en gardant ça tout simple, en chantant avec grande sincérité. »

Le résultat avait la douceur d’une berceuse. Il en a fait le dernier titre de l’album.

« Depuis que le disque circule, c’est la chanson dont j’entends le plus parler. »

Petit bonheur pour petits bonshommes

L’enfant chéri du rock québécois se permet aussi un détour dans l’œuvre de Félix Leclerc et reprend le classique Petit bonheur, qu’il dédie « à ses deux petits bonshommes ».

« Chaque soir avant le dodo, on a notre rituel. Je leur chante différentes tounes, pour leur faire découvrir toutes sortes d’affaires. Au fil des ans, ils se sont pris d’affection pour Le phoque en Alaska et Travailler, c’est trop dur, par exemple. Ça a duré quelques mois et ils se sont entichés d’une autre. Mais Le petit bonheur, ils n’en démordent pas. Ça fait deux ans qu’ils la demandent, sans se lasser. Comme quoi, la vie, c’est cyclique, parce que quand j’ai eu ma première guitare, parmi les dix premières chansons que j’ai apprises, il y avait Le petit bonheur », dit en riant celui qui reprend aussi L’envie, de Goldman, popularisée par Johnny Hallyday. Un titre qu’il n’aurait probablement jamais osé faire du vivant de l’icône du rock français.  

« C’était sa toune, son histoire à lui, et aussi ma chanson préférée de son répertoire. L’interpréter, c’est une façon pour moi de rendre hommage à Johnny. »

SANS TABRA, MAIS AVEC LUI

C’est l’irremplaçable Stéphane Dufour, collaborateur de la première heure, qui a réalisé le disque. « Ça fait 25 ans qu’on travaille ensemble. Notre relation relève presque de la télépathie. On se parle par codes et par regards. »

Lynda Lemay, Michel Rivard, Luc Plamondon et Pierre Grosz ont également mis leur touche sur les textes du chapelet de 13 chansons. Roger Tabra aussi.

« J’avais besoin de sentir Roger dans ce projet-là. J’ai attendu, peut-être parce que j’avais besoin de faire mon deuil. Quand il est mort il y a deux ans, ça a créé un gros vide, j’ai perdu mon meilleur ami, mon frère, mon collaborateur le plus cher. Il m’a légué un dossier plein de chansons, j’en ai choisi deux pour ce disque-là, mais j’aurai aussi des textes de lui sur mon prochain disque. Et sur le disque d’après. Roger n’est plus là, mais en même temps, il va toujours être à mes côtés, avec ses mots. Jusqu’à la fin de ma vie, je vais le chanter et penser à lui à chacun de mes concerts. »

« Pendant la production, j’ai accroché un immense cadre avec une photo de lui au mur. Parce qu’il me manque. J’avais l’habitude d’avoir son regard par-dessus mon épaule. J’avais besoin de son approbation, d’une certaine façon. J’ai tellement appris sur l’écriture auprès de lui! Sans Roger, je n’aurais pas eu cette carrière-là. »

Une carrière côté scène. Et, de plus en plus, côté lumière.


La vie, La voix

L’entretien tire à sa fin. Le dernier à l’agenda de ce jour-là. La journée n’est pas finie pour autant. Éric Lapointe a une chanson à écrire pour Jonathan Freeman, qui représentera son équipe à la finale de La voix dimanche soir.

« J’ai le souci de lui faire quelque chose de bon. J’ai eu un coup de foudre pour sa voix. Je ne veux pas l’envoyer à la guerre avec un arc. Mais on s’entend que, rendu là, les quatre finalistes, ce sont des gagnants. Ils ont tous une voix unique, un talent remarquable », dit celui qui est coach depuis cinq saisons.

Côtoyer les artistes de la relève et surfer dans leur univers, ça ne change pas la façon dont Éric Lapointe écrit, mais ça nourrit son inspiration. Et ça lui a permis de nouer de précieuses amitiés.

« Je n’ai jamais joué la carte du paternel avec mes candidats. Je les traite d’égal à égal. C’est sûr que je m’attache à eux. Avec certains, les atomes crochus sont plus forts. Travis [Cormier] reste encore chez nous, il chante un duo sur ce disque-là, tout comme Noémie Lafortune. Je vais jouer au golf avec Ludovick [Bourgeois]. Il y a plein de candidats d’il y a cinq ans qui m’appellent encore. On se parle, on se voit, ils viennent prendre un café », résume celui qui ne cache pas qu’il a dû apprivoiser l’imposant plateau de télé.

« Je suis un grand timide. En entrevue, je peux avoir l’air bête. Je ressemble souvent à un gars fermé qui fait son tough, mais c’est seulement que je suis gêné. À La voix, les caméras sont tellement nombreuses et omniprésentes, on finit par les oublier. Ça m’a permis d’être plus naturel. Et plusieurs téléspectateurs m’ont probablement découvert sous un nouveau jour. »