Éric Godin

Éric Godin : vieux rêve animé

SHERBROOKE — Ce qui saute le plus aux yeux dans la démarche artistique d’Éric Godin, qui soufflera 35 bougies de carrière au cours de l’hiver, c’est la multiplicité de ses griffes, de ses projets et de ses réalisations. Bien sûr, certains de ses coups de crayon, notamment ceux de ses dessins éditoriaux amorcés dans le magazine Voir en 1984, sont devenus facilement reconnaissables avec les années. Dont son petit bonhomme à quatre poils sur le crâne.

Mais lorsqu’on compare ses nombreuses signatures d’illustrateur, ou ses différents styles en tant que peintre (on retrouve dans ses toiles aussi bien le trait de ses caricatures que des profils humains garnis de motifs de feuillages à l’aérosol), ou encore ses sculptures mariant le plâtre et le bois (voir texte en pages W6-W7), on se dit que l’imagination de ce créateur n’a pas de limites.

Autre marque graphique godinesque qui a fait tache d’encre : celle de Bébéatrice, la série humoristique animée inspirée des mots d’enfants de Béatrice Lepage, fille de Guy A. Lepage. D’abord nées sous forme de livre paru en 2015, les illustrations empruntent cette année la voie royale de l’animation. Mises en ligne le mois dernier en capsules de cinq minutes sur Tou.tv, elles seront diffusées par demi-heures sur Ici Télé, quatre dimanches de suite, à compter du 16 décembre à 19 h 30.

« Pour moi, c’était un vieux rêve de pousser le dessin jusqu’à l’animation. Pour mon bonhomme à quatre poils, j’ai reçu plein de propositions qui n’ont jamais abouti. Il faut dire qu’avoir Guy dans son équipe, ça aide! » ajoute-t-il en rigolant.

Rappel de la genèse de Bébéatrice : « La plupart des médias disent que c’est un projet de Guy A. Lepage. Guy, de façon très chic, remet généralement les pendules à l’heure, en racontant qu’initialement, on s’est rencontrés, lui et moi, sur le plateau de Tout le monde en parle, en décembre 2013. Mélanie [Campeau, sa conjointe] et lui sont venus voir mon expo et ils ont acheté un tableau. On a ensuite gardé contact. »

« Quand j’ai découvert qu’il publiait sur Twitter les savoureuses réflexions de Béatrice, sa petite fille de 4 ans, ça m’a rappelé mes propres enfants, dont un, Vincent, qui avait autant de parlote que Béatrice. Je me suis alors mis à faire trois, quatre croquis inspirés des gazouillis de Guy, en le caricaturant avec un gros menton. Je les ai numérisés et je les lui ai envoyés. Il me répond presque instantanément : "C’est quoi, ça?" Il nous a invités, ma blonde et moi, à passer un week-end à son chalet pour en discuter. »

C’est là qu’Éric Godin est tombé à son tour sous le charme de Béatrice. « Je l’avais déjà rencontrée, car Guy l’avait amenée à mon exposition. Elle était craquante! Elle m’avait dit (je m’en souviendrai toujours) : "Éric, t’es un bricoleur de tableaux!" En allant chez Guy, j’ai vu toute l’ampleur de la Béatrice. Après une heure, ma blonde était assise au sol dans le salon avec la petite. Lors d’un autre séjour, sans que je m’en rende compte, je me suis retrouvé seul avec Béatrice qui me faisait faire le tour du jardin. Elle est vraiment très brillante. »

Petits bonbons

Lors du lancement du livre, au printemps de 2015, le producteur Guy Châtelain, qui est notamment derrière le succès de Toupie et Binou, a proposé à Éric Godin et Guy A. Lepage de faire un dessin animé.

« On a formé une compagnie, Guy, Mélanie et moi [baptisée C’est même pas drôle], et on s’est associés avec celle de Luc. En étant coproducteurs, on peut garder un contrôle créatif sur la série. L’idée au départ était de faire des demi-heures télé. Finalement, nous avons réalisé des capsules de cinq minutes pour le web, pour qu’elles se dégustent aussi comme des petits bonbons. C’est un format qui te permet plus de latitude sur le montage et qui t’ouvre beaucoup de portes. »

Depuis leur mise en ligne, les capsules de Bébéatrice ont déjà obtenu un succès qui surpasse les attentes. « La satisfaction est là. Certains ont trouvé que c’était irrévérencieux. Pour moi, on est plus proche de la candeur. Bébéatrice n’a pas la langue dans sa poche, elle dit sa façon de penser et passe des commentaires dérangeants, mais sans intention de blesser. Jusqu’à maintenant, les retours nous viennent de toutes les tranches d’âge : des parents qui nous racontent que leurs enfants ou adolescents capotent, des sexagénaires sans enfants qui adorent… »

Au départ, le livre contenait une soixantaine de gags tous issus de Béatrice. Il a évidemment fallu en pondre d’autres pour étoffer la série animée. Sur les quelque 125 sketchs, environ la moitié proviennent de l’allumée gamine. Le reste a été écrit ou inspiré par les autres collaborateurs du projet.

Entre autres le premier sketch présenté aux médias, celui où Bébéatrice répond au téléphone et explique à son interlocuteur, avec tous les détails possibles, que son papa est en train de couler un bronze.

« Ça, c’est une anecdote que j’ai vécue avec mon propre fils Félix, révèle Éric Godin. Le sketch de la fête de Magalie, ça vient de Didier Loubat, le réalisateur. Laurent Paquin, Pascal Lavoie [un des auteurs d’Un gars, une fille] et d’autres ont contribué. Étant donné qu’on travaille en collégialité, n’importe qui peut proposer. Guy a même dit à Mélissa Désormeaux-Poulin [la voix de Mamanie] l’autre jour qu’elle pouvait aussi apporter des sujets. »

Création d’équipe 101

Pour un artiste comme Éric Godin qui, pour une grande partie de sa carrière, a œuvré en solitaire dans son atelier, le projet Bébéatrice a été un cours plus qu’intensif sur le travail d’équipe. Jusqu’à maintenant, l’expérience a été plus que positive, mais le créateur de l’univers graphique de Bébéatrice a dû apprendre à laisser ses propres bébés dans les mains du réalisateur et de ses coéquipiers. Quitte à mettre un peu d’eau dans son vin lorsque, à cause de contraintes de temps et d’argent (les corrections coûtent cher), certains détails d’animation ne tiennent pas tout à fait compte de sa griffe.

« C’est un style que j’ai voulu minimaliste. Les bonshommes sont un peu comme des hiéroglyphes. Leurs pieds sont sur le même plan. Le défi, pour un réalisateur, c’est de trouver comment faire bouger ça. Juste le bassin de Papa Guy a demandé quelques jours de travail. Au départ, il marchait les jambes super écartées », raconte-t-il en éclatant de rire.

« Pour le choix du réalisateur, ça a tout de suite cliqué avec Didier Loubat, un gars d’expérience, vif et allumé, qui a su insuffler le rythme. Je songeais à coréaliser au départ, mais après deux rencontres, j’ai bien vu que ma présence n’était pas nécessaire. Oui, je passe mes commentaires, je peux ajouter des gags et faire corriger des choses, mais j’ai aussi constaté mes limites. Les gars qui s’occupent de l’animation travaillent à une vitesse effarante! J’ai compris que je ne serais jamais rapide comme eux. Ma force est ailleurs : c’est celle de créer un univers », dit celui qui a inventé 21 personnages pour Bébéatrice.

« Didier a réussi à s’approprier mon style et il en est devenu le gardien. Il m’a même déjà reproché, quand j’ai proposé certains dessins, de ne pas le respecter moi-même », confie Éric Godin, visiblement heureux d’avoir trouvé un tel complice.

Trio bien soudé

« Guy, Mélanie et moi, on se consulte beaucoup, mais comme on réagit très vite, le processus n’est pas plus lourd et c’est payant à la fin, parce qu’on a vraiment travaillé ensemble. On forme un trio bien soudé qui se fait confiance. Il n’y a pas d’ego ni de combat pour faire gagner une idée. Guy est souvent celui qui tranche, mais j’apprends beaucoup avec lui. C’est un gars attentionné, soucieux des autres. Il s’emporte juste quand il travaille avec des gens qui n’ont pas d’allure. Je trouve que c’est une chance de côtoyer un homme de métier comme lui. »

Si la somme de besogne a été énorme pour concrétiser les quatre premières émissions, la machine est désormais bien huilée. Si la société d’État réclame une suite, l’équipe de C’est même pas drôle pourra créer beaucoup plus vite, étant donné que les personnages, les décors et les techniques d’animation existent déjà.

« On est fiers parce que c’est un produit qui a été réalisé ici de A à Z. Ça a représenté beaucoup de travail, mais on a eu du plaisir. »

Le dessin de presse, un métier en soi

Ceux et celles qui souhaitent découvrir ou redécouvrir d’autres facettes de l’œuvre d’Éric Godin peuvent se rendre à la galerie C.O.A. de Montréal en décembre ou en janvier : l’artiste y présente certaines de ses plus récentes créations, tant en sculpture qu’en dessin éditorial.

Depuis 2017, Éric Godin est en effet devenu caricaturiste remplaçant à La Presse +. Lorsque Serge Chapleau et André-Philippe Côté sont en vacances ou cloués au lit, c’est lui qu’on appelle.

« Je suis la troisième roue du vélo! » lance à la blague l’illustrateur, qui a quand même eu beaucoup de travail cette année, son collègue Côté s’étant fait porter pâle plusieurs semaines.

L’exposition compte un peu plus d’une trentaine de dessins éditoriaux, dont une quinzaine ont été publiés par La Presse + en 2017 ou 2018. Les autres sont inédits. Tous ont été transposés en grand format. Éric Godin vendra quelques exemplaires numérotés et signés, à tirages très limités.

« J’ai même demandé à un artiste de Sherbrooke, Do Lessard, d’en refaire deux directement sur les murs, à l’identique. Ce sont Yémen, avec le m central remplacé par le logo de McDonald’s, et Gun Bless America. Les reproductions, minutieusement réalisées par Do, ont environ deux mètres de long. »

« Un de mes dessins montre un Yéménite nu et amaigri assis au sol, et quelqu’un qui se penche vers lui en tenant un gros bol, avec dedans des émoticônes, des like... Les gens s’indignent derrière leur clavier, mais il reste qu’il y a six millions de personnes qui sont sur le point de crever là-bas et on n’en parle pas. »

Le bruit des conversations

On s’en doute, lorsque Éric Godin expose ses caricatures dans une galerie, les visites sont rarement silencieuses. « Les gens posent des questions, discutent, ne sont pas d’accord avec certaines... C’est ça que je veux. »

« Quand j’ai commencé à faire des dessins éditoriaux pour La Presse +, j’ai reçu comme commentaires : "T’es revenu!" Ou alors : "Les lecteurs vont te redécouvrir." Pourtant, je n’ai jamais arrêté », raconte celui qui s’est surtout fait connaître à l’époque où il réalisait Le dessin à Godin, tous les matins pendant Salut bonjour!, de 1999 à 2001, mais est ensuite passé par L’actualité et le Bulletin des agriculteurs. Il arrive aussi qu’Éric Godin crée une caricature simplement pour lui-même et la diffuse sur sa propre page Facebook.

« Le dessin de presse, c’est vraiment un métier en soi », ajoute-t-il.

Parmi ses plus récentes réalisations, Éric Godin a notamment signé l’imagerie du Petit Laurent illustré ainsi que le concept mélangeant dessins et photos pour l’ouvrage de Marc-André Lussier Mon cinéma : 350 films à voir et à revoir. Il travaille en ce moment sur un projet de livre pour enfants de même qu’un autre avec l’humoriste Jamil Azzaoui.

Quant à la peinture, il traverse une phase de silence... et ça ne l’inquiète pas trop.

« J’ai besoin de périodes pour m’arrêter. J’ai pris une pause après le décès de mon fils Vincent. Depuis, je ne crée pas si je n’ai rien à dire. Il me faut un projet. J’ai quand même fait pas mal d’affaires durant ces 35 années! Et dire que, parfois, je me trouve paresseux! »

Vous voulez y aller?

Éric Godin : sculptures et dessins éditoriaux

Galerie C.O.A.

6405, bd Saint-Laurent, Montréal

Jusqu’au 19 janvier 2019

Brésil
Gun bless America
La langue de bois
Yémen