Eric Dupont
Eric Dupont

Eric Dupont : Histoires à plumes

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Eric Dupont avait une douzaine d’années quand son oncle Jean-Rémi lui a mis entre les mains son premier guide d’observation des oiseaux.

Une sortie ornithologique oncle-neveu a scellé l’intérêt du gamin pour les volatiles. Il n’a jamais oublié son « premier oiseau », un goglu des prés repéré sur la clôture. 

L’anecdote, charmante, est racontée dès les premières pages de l’album Nos oiseaux, joliment illustré par Mathilde Cinq-Mars. 

Au fil des huit chapitres inspirés (les magnifiques, les disparus, les mignons, les maritimes, etc.), l’auteur fait plus que répertorier les bêtes à plumes qu’on peut croiser à Montréal comme à Amqui. En racontant les travers de telle espèce ou les particularités de telle autre, il se promène aussi dans ses souvenirs. 

Ainsi, le colibri à gorge rubis lui rappelle sa grand-mère. Le chant du bruant à gorge blanche le ramène instantanément à ses racines québécoises. Le grand corbeau est l’espèce qu’il rêvait d’apprivoiser, enfant, mais c’est un chardonneret jaune qui est venu cogner contre sa fenêtre et mourir sous celle-ci. 

« Je n’ai pas une anecdote personnelle pour chacun des 47 oiseaux dont je parle, mais c’est vrai que plusieurs ont leur petite histoire. C’est drôle parce que, au départ, lorsque je me suis lancé dans ça, mes textes étaient beaucoup trop scientifiques, sans émotion. Ils n’étaient pas habités et ne renvoyaient pas à l’expérience humaine. »

En relisant les feuillets qu’il avait noircis jusque-là, avant le confinement, l’auteur de La fiancée américaine s’est dit que ça n’allait pas. 

« Je trouvais que c’était d’une sécheresse épouvantable », dit-il en riant.

De l’âme

Lorsque la pandémie a bousculé notre quotidien à tous, Eric Dupont a repris son manuscrit. Avec un regard neuf et une plume renouvelée, il a insufflé de l’humanité à ses histoires aviaires. 

« Tout ce que la pandémie m’avait enlevé, le rapport humain et l’émerveillement devant la nature, par exemple, j’allais le chercher dans mes textes. Chacun devenait comme un petit refuge », dit celui qui sort parfois de son nid en se donnant comme défi de ne pas rentrer avant d’avoir recensé cinq oiseaux différents… et le pigeon ne compte pas!

« Je me suis plongé là-dedans et chaque texte s’est écrit comme une méditation autour de l’oiseau », précise-t-il.

L’exercice a remué sa mémoire. C’est là que le petit supplément d’âme s’est faufilé entre les lignes. 

« Il n’y a rien qu’on fait, et qui en vaut la peine, qui ne passe pas par le cœur. Tout ça m’a forcé à me rappeler ceux qui m’ont initié au monde des oiseaux. Parce que c’était important pour eux, ça l’est devenu pour moi. »

C’est ce lien aux autres qu’il espère à son tour nourrir avec la plaquette imagée, note-t-il en insistant sur l’importance de la transmission. 

« Ce que je voudrais, c’est que cette communion entre l’adulte et l’enfant se répète. Que le parent qui va acheter le livre se sente inspiré, ensuite, de créer une bulle de lecture, de trouver un sujet passionnant sur lequel il peut échanger avec son enfant. Ça peut être les arbres, les animaux, les insectes... N’importe quoi, en fait, du moment qu’il y a ce moment partagé. »

Un moment qui dépose en soi bien plus que des connaissances. 

« Pendant le confinement, on a tous commencé à faire du pain. On a essayé d’analyser cette tendance autant comme autant. Pour moi, c’est assez simple : les personnes qui m’ont appris à faire du pain, c’est mon père et ma grand-mère. Quand je faisais mes miches, c’était comme les convoquer dans ma cuisine. C’était les rappeler près de moi parce que j’avais besoin d’eux. Pour les oiseaux, c’est la même chose. Même si je pratique l’ornithologie seul, c’est une activité identitaire. Elle me ramène à ma tribu. »

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Sensibilité et délicatesse

De page en page, on remarque le grand souci du détail de l’illustratrice Mathilde Cinq-Mars, dont les images s’imbriquent aux textes avec sensibilité et délicatesse. 

« Les illustrateurs sont parfois considérés comme des enjoliveurs qui esquissent des petits dessins cutes pour décorer le texte. C’est beaucoup plus que ça. Mathilde a vraiment fait du sur-mesure. Ses dessins du petit pingouin et du jaseur d’Amérique ne pourraient pas accompagner n’importe quel autre texte sur ces oiseaux-là. Tout est imbriqué. »

Comme une autre parole qui s’exprime. 

« En fait, son art s’apparente à de la traduction. Elle sait raconter à travers ses images ce que dit le texte », résume celui qui enseigne la traduction à l’Université McGill. 

Eric Dupont, <em>Nos oiseaux</em>, NOUVELLES, Illustrations de Mathilde Cinq-Mars, Marchand de feuilles, 108 p.

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Écrire pour se donner des ailes

Il y a un certain paradoxe pour Eric Dupont d’avoir écrit Nos oiseaux en pleine pandémie, au moment où la plupart des avions étaient cloués au sol. Soudainement, personne ne pouvait plus voyager comme avant. Et quel animal symbolise davantage le périple que l’oiseau? 

« Le confinement m’a frappé vraiment fort. Maintenant, ça va. Mais au printemps, j’ai trouvé ça difficile. Cet enfermement... Mon conjoint est diplomate brésilien, on est toujours à l’aéroport, toujours en déplacement, entre Montréal et Rabat. Quand on est au Brésil, on va de ville en ville. Avec le confinement, c’est comme si on m’avait coupé les ailes. Comme si, tout à coup, on était devenus deux oiseaux en cage. » 

Évoquer la sterne arctique qui vole jusqu’en Argentine, par exemple, avait quelque chose d’apaisant. Sans doute parce que les oiseaux nous renvoient à nos racines. Leur chant nous accompagne au quotidien, comme un bruit de fond auquel on ne prête pas toujours attention, mais qui s’imprègne pourtant en nous.

« L’écrivaine Mélikah Abdelmoumen était, par hasard, ma voisine lorsque j’habitais Lyon. Un jour, je lui ai fait écouter le chant du bruant à gorge blanche, celui qui chante Frédérique. Émue, elle m’a dit : tu me ramènes dans le chalet de ma tante. Il y a ce lien, très fort et émotif, qui existe entre les oiseaux et nous. Ce sont des créatures très territoriales. Leur chant sert à marquer leur espace. Curieusement, il nous rattache aussi au nôtre. »