L'auteure Véronique Grenier lance son recueil de poésie Chenous lundi.

Entrer Chenous pour mieux en sortir

Véronique Grenier habite du lumineux. D'immenses fenêtres sans rideaux qui laissent passer le vent quand on les entrouvre, de grandes pièces avec des murs en ciment et des planchers de marqueterie, des livres partout qui s'empilent parce qu'il n'y aura jamais assez de bibliothèques pour son besoin de mots, des jouets et des dessins sur le frigo, évidemment, puisqu'elle « habite chez ses enfants », le coeur de tout.
Tout ça, c'est au troisième d'un immeuble où vivent aussi Martine, qui fait pousser des tomates sur sa galerie du numéro 5, et monsieur Drolet, au rez-de-chaussée, un nonagénaire d'une grande gentillesse qui lui refile son Devoir du jour, et d'autres voisins encore, tout aussi cool.
C'est son Chenous. Une partie du moins.
Dans l'autre, celui à paraître
lundi, son second bouquin et son premier recueil de poésie :
y a pas de garde-robe
de spots où se pendre
confortablement
Et
des jours d'obstacles
à franchir
juste pour retrouver
un lit
une vie de même
Et encore
je reluque la balustrade de la galerie
triste de me savoir
pas assez haut
j'aurais sans doute
juste une fracture
une de plus à compter
la nuit
des yeux ouverts me scrutent le poreux
des os sous ma peau
se joue l'échec
de ma réparation
On se rassurera tout de suite, la réparation ne fut pas un échec. Véronique Grenier est assise là, arborant un de ses t-shirts de Linge mou, ses lunettes noires surdimensionnées et un sourire heureux qu'on ne lui a pas vu si souvent.
« Je vais bien. Je vais mieux que quand j'ai écrit ça. La thérapie m'a appris à être bienveillante envers moi-même, à arrêter de me haïr, à mieux gérer les limites aussi face à tous les projets et les demandes. J'ai pris goût au bonheur », annonce l'enseignante, militante et auteure sherbrookoise en effleurant du bout des doigts une version pdf de Chenous qui traîne sur la table.
Le recueil de poésie est sorti des presses des Éditions de Ta Mère jeudi, de cette même jeune maison qui avait publié l'an dernier le magnifique et intense Hiroshimoi de Grenier, courte et tumultueuse histoire d'un triangle amoureux que critiques et lecteurs ont rapidement dévorée.
Chenous, petit recueil d'une cinquantaine de pages, succession de brefs et durs poèmes hyper personnels, a été écrit loin du bonheur, dans la grande noirceur qui a habité son auteure trop longtemps et qui l'a repoussée dans ses dernières tranchées le printemps dernier.
« Puis un jour, j'étais dans la cuisine, je faisais un chili pour les enfants et j'ai senti que ça allait aller, confie-t-elle. Avant, quand je n'allais pas bien, j'avais des réflexes autodestructeurs, je me coupais des gens. Là, je me suis aperçue que je pouvais avoir des gestes d'appréciation et de l'empathie envers moi-même, que j'étais capable d'aller chercher de la douceur.
« Nécessairement, j'ai eu peur de perdre la mécanique de la douleur pour la création, poursuit encore Véronique Grenier avec son éternelle lucidité. J'ai toujours écrit à partir de la souffrance, du vide, du trash. Ç'a été le cas pour ce recueil qui s'est écrit petit à petit. Mais là, je sais que ce ne sera plus ça. Je sais que je vais avoir la force nécessaire, que je vais être capable de pivoter, de me tourner vers cette zone de douleur au besoin sans y replonger, pour l'écriture. Je la connais assez intimement, je peux la nommer sans y retourner. »
Elle la connaît aussi bien assez, cette douleur poétiquement étalée dans son Chenous, pour saisir ses propres tentatives de camouflage, d'habillage et de vernissage. « Ça explique mes besoins de lumière, mon goût pour les brillants, les tattoos, le fashion », avance prudemment Véronique Grenier avec le sourire heureux d'une fille qui vient non seulement d'émerger d'une sixième dépression majeure, mais qui vient aussi de se plonger entièrement dans la vie.
« On passe au travers, mais pas seule, pas en se coupant du monde. Il faut savoir demander de l'aide, se tourner vers les autres. »
Ça, Véronique Grenier en reparlera sur un autre ton dans un essai sur la santé mentale sur lequel elle planche en ce moment, projet parmi les projets nombreux qui l'ont occupée depuis qu'elle s'est mise il y a quelques années à partager publiquement une large part des mots qu'elle défile quotidiennement dans ses carnets, matins et soirs.
« Il faut le dire, des fois, la vie est une chienne, lance-t-elle. Je l'étale ainsi pour qu'on soit capables de les accepter socialement, les problématiques de santé mentale. Pour trouver écho aussi. J'ai besoin de l'écrire, que ça sorte du corps. J'ai besoin d'en finir avec la lassitude d'exister qui m'habitait depuis 23 ans, une trop longue période où j'avais l'impression d'être mal faite et que je n'aurais pas dû exister.
« Et il y a mes enfants, poursuit Véronique Grenier, qui leur a dédié ce recueil. J'ai le goût d'exister avec eux. Ce sont des points lumineux dans un monde qui ne l'est pas tout le temps. »
ma p'tite
saura jamais
qu'à l'autre bout du fil
un samedi soir
ses pleurs
m'ont ramenée
du loin
où je pensais aller
Chenous
de Véronique Grenier
Éditions de Ta Mère
Lancement le lundi 28 août 18 h 30
Restaurant Auguste
En vente dès le 29 août