François Houde
Le Nouvelliste
François Houde
Confiné à la maison loin des scènes depuis le début de la pandémie, Breen Leboeuf se découvre un grand talent à savourer les petits plaisirs du quotidien.
Confiné à la maison loin des scènes depuis le début de la pandémie, Breen Leboeuf se découvre un grand talent à savourer les petits plaisirs du quotidien.

En isolement avec Breen Leboeuf: le bonheur au temps de la pandémie

Je me demande si Breen Leboeuf vit la même crise que tout le monde. À la question d’usage de savoir comment il se porte, il m’a d’emblée décontenancé : «Extrêmement bien!» a-t-il lancé avec l’enthousiasme de celui qui ne sait pas que tout va mal.

Tout ne va donc pas mal. Pas pour lui en tout cas. «Je me surprends moi-même, a rétorqué le musicien à ma demande pour de plus amples explications. Même après deux mois de confinement, ça va super bien. On s’adapte à la situation, on profite de notre temps. Tu m’aurais dit que je le vivrais comme ça au début que je ne t’aurais pas cru.»

Il faut dire que son confinement a une saveur unique parce qu’il le vit en compagnie de son épouse Claire Mayer dont il a été privé trop souvent par ses activités professionnelles à elle. Elle connaît son premier printemps depuis un quart de siècle loin du Festival international de Danse Encore et tout près de son rocker de compagnon. «Quand tu regardes les engagements annulés, c’est sûr que ça aurait pu être déprimant. Et puis, avec Claire à la retraite, je ne savais pas à quoi m’attendre du confinement mais franchement, ça va vraiment bien. On en profite.»

Ça se fait à coups de petits projets, des rénos de la salle de bain du sous-sol, par exemple. Au moment de mon appel, il venait de se couper à la main avec un ruban à mesurer. Y a-t-il, entre vous et moi, un antidote plus efficace à la joie de vivre que de se faire mal en faisant des rénos? Breen, lui, en rigolait.

Je lui ai demandé s’il avait eu peur d’être infecté. «Non, pas du tout. Je fais attention et comme je suis en bonne forme, je me dis que je m’en sortirais ok si ça arrivait. Sais-tu ce qui m’a fait peur au début du confinement? C’est de perdre un peu le goût de vivre à trop aimer rester assis sur mon steak! C’est pas arrivé. Il faut croire que j’ai un trop gros instinct de survivor. Je suis comme une sorte de coquerelle de rock’n roll: pas tuable!»

Ce ne sont pourtant pas les raisons de déprimer qui manquent. Je pense rien qu’à l’argent perdu. «Tu sais, j’ai passé la moitié de ma vie cassé comme un clou alors, c’est pas bien grave. Est-ce qu’on a le minimum d’argent de côté pour s’en sortir? Oui? Ben, y’en n’a pas de problème.» Décidément, rien ne semble pouvoir ébrécher le vernis de son allégresse.

Je ne dis pas qu’il ne regrette rien, mais il fait avec, en vertu d’une disposition morale qui force le respect. «C’est bête parce que j’avais une très belle année 2020 au niveau professionnel. Plusieurs spectacles étaient programmés dont la tournée avec Martin Deschamps, convient le parrain des musiciens trifluviens. En plus, c’est une super belle gang parce qu’il y a plusieurs invités sur le spectacle comme Nanette, Florence K, Dan Boucher, la fille de Martin, etc. Le spectacle marchait bien, le public était très enthousiaste, les critiques étaient bonnes.»

À ce moment de l’entrevue, je me suis dit que là, j’avais atteint son moral et qu’il finirait bien enfin par voir le dramatique de la situation. «C’est pas grave, on va se reprendre», a-t-il conclu pour anéantir tous mes espoirs. Inébranlable, le vieux rocker.

Ce n’est pourtant pas qu’il soit inconscient. «Je pense, dit-il, que nous, les artistes, on va être les derniers à reprendre le collier. Nous puis les sportifs professionnels parce qu’on travaille devant des foules. On se nourrit de l’énergie que le public nous donne, on a besoin du monde devant nous.»

C’est le seul petit nuage dans le bleu de son bonheur conjugal et quotidien: il s’ennuie du public et de ses comparses musiciens. «La fraternité qu’on a dans ce métier-là, c’est quelque chose. À tous les jours, je descends au sous-sol jouer du piano, de la basse, j’écris des bouts de chansons mais j’ai besoin d’être en contact avec d’autres musiciens qui me stimulent, m’amènent des idées. Je le fais par téléphone avec des gars comme Ricky Paquette ou Martin (Deschamps).»

Ce nouvel épisode dans une vie qui en a compté plusieurs, et des gratinés, confirme ce qu’il a toujours su: il ne peut se passer de musique. «Ce n’est pas une question d’argent, de spectacles ou de projets; de la musique, c’est ça que je fais dans la vie. J’écris des chansons parce que ça fait partie de moi.»

Ce n’est pas à 70 ans que tout peut changer. «Je vais arrêter de faire des shows quand les gens vont être tannés de m’entendre, soutient-il. Heureusement, ce n’est pas encore arrivé.»

«J’avais annoncé que je partais en semi-retraite à la fin de mon parcours avec April Wine. Ça doit bien faire dix ans. Je ne savais pas de quoi je parlais. Mais même la journée où les gens ne voudront plus m’entendre, ça ne voudra pas dire que je vais arrêter de faire de la musique.»

D’ici à ce qu’il retrouve ce public qui refuse de se lasser, sa Claire le tient occupé avec des projets domestiques et il est heureux. «On prend ça une journée après l’autre», résume-t-il.

Qui a dit que les rockers ne deviennent jamais sages?