Les danseurs Nicholas Bellefleur et Cai Glover

Embrasser sa différence

Hélène Blackburn se souvient avec précision de l’audition de Cai Glover. C’était un froid matin de janvier. Le danseur était arrivé avec quelques minutes de retard, son épaisse tuque vissée sur le coco. En enlevant celle-ci pour se mettre en mouvement, l’interprète avait dévoilé l’appareillage qui l’aidait à entendre. Rien pour refroidir l’intérêt de la fondatrice et directrice de la compagnie Cas Public. La vidéo fournie par Cai était plus que convaincante et, avec un assistant souffrant d’acouphènes importants et une danseuse avec des problèmes d’audition, la chorégraphe avait l’habitude de ne pas s’arrêter aux limites de l’oreille des uns ou des autres.

« Il s’est installé à la barre. Il s’est mis à danser. C’était un pur bonheur de le regarder. Sans hésiter, je lui ai offert un contrat pour la saison suivante. »

L’épisode remonte à il y a six ans. Hélène Blackburn n’a jamais regretté d’avoir embauché le talentueux danseur, « un grand, grand interprète bourré de talent ».

Il a d’ailleurs inspiré sa plus récente création, 9, après un épisode qui n’était pas si joyeux, au départ.

« En fait, Cai avait un grand désir d’être comme tout le monde, qui faisait en sorte qu’il refusait l’aide que les autres souhaitaient lui apporter. À un moment donné, j’ai dû m’en mêler, parce que ça créait des tensions. On a beaucoup discuté de ce concept-là qu’est la normalité. Un concept fourre-tout qui ne veut rien dire, au fond, parce qu’on est tous différents les uns des autres, avec nos forces et nos faiblesses. Il m’a dit que, pendant les périodes de création, il me trouvait gentille de répéter les consignes, en changeant les mots, en trouvant d’autres formules pour lui expliquer. Il pensait que j’agissais ainsi parce qu’il était malentendant, alors que moi, qui suis francophone, j’essayais juste de trouver des façons de bien lui communiquer mon idée dans sa langue à lui, l’anglais. Tout est vraiment question de perception. »

L’œuvre chorégraphiée est née plus tard, dans la foulée de ce riche échange. Elle est ancrée au parcours de Cai, qui a transcendé son handicap et travaillé fort pour se hisser dans les hautes sphères de la danse professionnelle. Abordant les vastes thèmes de la diversité créée par la richesse de nos différences, 9 se déploie sur la Neuvième Symphonie de Beethoven, un grand classique qui s’imposait. Presque.

« Parce que c’est une très belle œuvre de Beethoven, qui l’a composée alors qu’il était lui-même devenu sourd. »  

Portée universelle

Cinq interprètes, des « virtuoses du mouvement qui sont d’une formidable technique », prêtent vie à la chorégraphie dans ce tour de scène qui est en quelque sorte « un hymne à la joie qui véhicule de belles valeurs, sans tristesse, sans zones d’ombres ».

Au sortir de la salle, des spectateurs confient quand même avoir été émus à en pleurer.

« Sans doute parce que le propos de la production vient toucher notre capacité d’empathie. C’est un sentiment puissant, qui nous distingue sans doute du règne animal dans la mesure où l’être humain est capable de le ressentir pour un très grand nombre de personnes et pas juste pour son cercle rapproché. Il est capable d’avoir une empathie à portée universelle. »

Conçu en collaboration avec Kopergietery, compagnie européenne spécialisée dans les productions pour le jeune public, le spectacle met aussi en lumière, grâce à une vidéo, le parcours d’un jeune Philippin que sa mère croyait handicapé intellectuellement. Jusqu’à ce qu’elle déménage en Belgique et que les professeurs de l’école réalisent que le petit garçon n’avait aucun retard mental, mais qu’il était sourd, tout simplement. Un implant cochléaire a changé sa trajectoire comme le regard que les autres posent sur lui.

« Kopergietery nous a permis de raconter en images le voyage de ce jeune-là dans le monde de l’audition », explique Hélène Blackburn.

Celle-ci a travaillé pendant 15 ans à mettre sur pied des créations pour jeune public. Avec grand succès, d’ailleurs.

« Ça a commencé avec Nous n’irons plus au bois, qui abordait le thème de la peur et qui a connu un grand succès. Ce passage vers l’univers jeunesse a été très riche. C’est venu bouleverser notre pratique. »

Pour le mieux. Aujourd’hui, les publics se confondent. La créatrice a décidé de faire la danse à laquelle elle croit, sans viser une frange d’âge particulière. Et 9, par exemple, rejoint les spectateurs de tous âges et de tous horizons. La proposition, multigénérationnelle, amalgame ballet classique, danse contemporaine et langue des signes.

La représentation sherbrookoise, mardi, aura une teinte particulière. Parce que depuis 20 ans, la compagnie montréalaise vient présenter chacun de ses joyaux dansés dans la région, mais aussi parce que ce spectacle sera le dernier en sol québécois pour un temps. Cas Public s’envole ensuite pour l’Europe, où un long chapelet de spectacles est prévu aux quatre coins du continent.

Vous voulez y aller?
9
Cas public
Mardi 14 novembre, 20 h
Salle Maurice-O’Bready
Entrée : 39 $ (29 $/étudiant)