Le Duo Cheng puissance 2 réunit la pianiste Sylvie Cheng et son frère violoncelliste, Bryan, deux musiciens émérites du répertoire classique.
Le Duo Cheng puissance 2 réunit la pianiste Sylvie Cheng et son frère violoncelliste, Bryan, deux musiciens émérites du répertoire classique.

Duo Cheng2: Fratrie de feu

Ronald Martel
Ronald Martel
La Tribune
Sur le site internet du Duo Cheng2, la vidéo principale rappelle le jeu déjanté, énergique et totalement fou des violons d’Angèle Dubeau et de son groupe La Pietà exécutant des pièces diaboliques de leur disque Violons d’enfer.

La comparaison a semblé plaire au duo Cheng2, qui se trouvait en Belgique au moment de l’entrevue téléphonique, pour participer à un festival de musique de chambre.

« Nous sommes heureux que notre énergie soit palpable à partir de nos enregistrements. C’est ce que nous nous efforçons de faire, soit apporter la spontanéité et l’excitation des concerts en direct jusque dans le studio! » commentent à l’unisson la pianiste Sylvie Cheng et son frère violoncelliste Bryan.

D’origine chinoise, les deux musiciens n’ont toujours eu que la citoyenneté canadienne. Sylvie est née dans la capitale japonaise, où leurs deux parents étudiaient pour leur doctorat à l’Université de Tokyo, mais elle n’avait que huit mois quand ceux-ci ont déménagé à Ottawa, où Bryan est né six ans plus tard. Ils y ont vécu leur jeunesse, jusqu’à la fin de leurs études collégiales.

Montréal est ensuite devenu un foyer musical pour Bryan, qui y a étudié avec le regretté Yuli Turovsky, devenu un mentor très apprécié. Sylvie a par la suite habité New York, étudiant à la Manhattan School of Music, alors que Bryan s’est retrouvé à Berlin.

À voir la chimie qu’ils démon-trent aujourd’hui, on les croirait jumeaux.

« Nous nous connaissons très bien sur le plan personnel et musical, nous jouons ensemble depuis plus de 15 ans, nous avons un niveau de confiance profond qui nous permet d’avoir plus de liberté créative sur scène. Il ne s’agit plus de répéter beaucoup ensemble, mais plutôt d’affiner nos intentions artistiques quand nous répétons. Nous pouvons ainsi consacrer plus d’énergie à l’interprétation, car le reste coule de source! »

« Je me sens très chanceux d’avoir eu Sylvie comme grande sœur, poursuit Bryan. Elle m’a inspiré à jouer d’un instrument… Je l’ai entendue répéter son piano à la maison, mais je voulais jouer quelque chose de différent… Elle m’a donné d’importantes leçons de musique et d’humanité. Le fait de la voir heureuse a certainement contribué à ce que je m’y mette de tout mon cœur, à un si jeune âge. Aujourd’hui, nous sommes tout à fait égaux, mais je respecte toujours profondément son point de vue et sa grande expérience de vie… et je lui demande souvent conseil. Il est certain que ma vie ne serait pas la même sans elle! » témoigne Bryan.

Choisir dans cinq siècles

Même si le répertoire de la musique classique se révèle très vaste, ils s’y réalisent pleinement. « C’est l’une des choses que nous aimons le plus : le répertoire pour piano et violoncelle s’étend sur environ cinq siècles! Nous sommes constamment fascinés par l’exploration des nombreux styles. Outre le plaisir de jouer les chefs-d’œuvre traditionnels, comme les sonates de Beethoven, Brahms, Chostakovitch, Rachmaninov et de bien d’autres, nous sommes également passionnés par les commandes passées aux compositeurs de notre époque, pour créer de nouvelles œuvres afin de poursuivre la croissance et l’évolution de la musique classique, de la maintenir vivante et florissante », décrit Bryan.

Bryan joue sur le très célèbre violoncelle « Bonjour » de Stradivarius, datant d’environ 1696, qui lui est prêté pour trois ans par la Banque d’instruments de musique du Conseil des arts du Canada.

Questionnés sur l’expérience la plus marquante de leur carrière, chacun a sa réponse.

« Nous venons de partager une étape musicale importante la semaine dernière à Halifax : notre premier concerto en duo. C’est assez rare que le violoncelle et le piano figurent dans un concerto. Mais heureusement, Beethoven avait cela en tête quand il a écrit son Triple Concerto, le seul du genre. Nous l’avons joué pour la première fois avec le Symphony Nova Scotia, une expérience vraiment spéciale! » raconte Sylvie.

« Un autre moment fort a changé ma façon de penser la musique classique, soit notre tournée en Chine, qui comportait 13 récitals en 17 jours dans différentes villes, pendant une vague de canicule. Le plus mémorable, c’est que la majorité de notre public, dans ces immenses salles de concert ultramodernes, se composait d’enfants de moins de 12 ans, qui jouaient tous d’un instrument. Des glaces gratuites étaient distribuées à la fin de chaque concert, mais tous les enfants faisaient la queue pour nous rencontrer à la place! C’était gratifiant de voir comment la musique que nous aimons tant continue à inspirer et à animer la nouvelle génération », s’étonne Sylvie.

Bach et Beatles

« Pour ma part, poursuit Bryan, l’une de mes expériences musicales mémorables n’était pas complètement dans le monde classique. En 2018, nous avons créé un nouveau programme avec le batteur de jazz Evan Sherman. Nous l’avons joué dans un club à Hambourg, en Allemagne. C’était le moment le plus divertissant que j’ai jamais vécu sur scène. Nous y avons joué de la musique, de Bach à Prokofiev, et des Beatles à Bob Marley, le public s’est lui aussi extasié. Cette expérience m’a fait repenser à ce que signifie être un musicien : ne pas apporter au monde la perfection absolue, mais plutôt la joie, la tragédie et toutes ces émotions qui nous rendent humains. »

Ils acceptent de révéler que, dans leur programme de concert, le public aura droit à deux sonates écrites à l’origine pour le violon, celles de Franck et de Ravel, de même que des pièces jouées rarement, la sonate pour violoncelle de Poulenc et trois pièces de Nadia Boulanger.

« Mais elles méritent certainement d’être mises de l’avant. C’est un programme entièrement français qui, nous l’espérons, fera vibrer le public! » dit Sylvie.