Éric Salvail

Dommages collatéraux

CHRONIQUE / Ce ne sont pas des victimes au même titre que celles qui ont été agressées. Aucune commune mesure. On s’entend qu’il n’y a rien de comparable entre subir du harcèlement sexuel et la perte d’un contrat, aussi lucratif soit-il. N’empêche, la chute d’Éric Salvail et de Gilbert Rozon a déjà des impacts majeurs sur les carrières de nombreux pigistes qui œuvraient sur toutes leurs émissions, et qui n’ont bien sûr rien à voir avec les actes commis.

La production d’En mode Salvail sur V a été interrompue dès mercredi matin, et celle des Recettes pompettes, qui devait commencer sous peu, n’aura tout simplement pas lieu. Déjà, plusieurs dizaines de personnes sont renvoyées chez elles et devront trouver d’autres contrats ailleurs. S’ils en trouvent.

L’équipe des Échangistes, aussi produite par Salvail & Co, demeure dans l’incertitude. Par contre, ICI Radio-Canada Télé assure que Pénélope McQuade sera de retour au quotidien, le printemps et l’été prochain à son antenne. L’émission conservera-t-elle le titre Les échangistes? Sera-t-elle produite par Salvail & Co ou par une tout autre entreprise? «Aucune décision n’a encore été prise à ce sujet. Nous suivons l’évolution de la situation», m’a répondu Marc Pichette, aux communications de Radio-Canada. Dans tous les cas, on aurait intérêt à changer autant le titre de l’émission que le nom de l’entreprise, pour éviter toute ambiguïté.

Au Québec comme en France, les réseaux de télévision ne veulent plus de Gilbert Rozon, en raison des allégations de nature sexuelle qui pèsent contre lui. TVA a retiré de sa grille un Gala Juste pour rire hier soir, pour le remplacer par un spectacle de Philippe Laprise, sans dire ce qu’il fera pour la suite. On veut sans doute attendre de voir comment les choses évolueront avant de penser rompre une entente aussi lucrative avec Juste pour rire, qui produit aussi Les gags à TVA. Le sujet est délicat : des humoristes ont fait savoir qu’ils ne collaboreraient plus avec l’empire tant que le nom de Gilbert Rozon y serait associé. Pas d’humoristes, pas de shows.

Radio-Canada confirme au moins que Rozon ne sera pas de retour à Dans l’œil du dragon si l’émission est renouvelée au printemps, ce qui n’est pas encore décidé. «Les Dragons existaient avant Gilbert Rozon et peuvent très bien continuer après lui», m’a dit la productrice Marleen Beaulieu chez Attraction. Elle a tout à fait raison.

Enfin, la chaîne m6 a décidé de suspendre la très populaire émission La France a un incroyable talent, qui devait reprendre l’antenne le 26 octobre prochain. Cinq émissions avaient déjà été tournées, et finiront sans doute au panier. On devine l’ampleur des pertes financières. Rozon est une figure très connue de la télévision en France. Identifié comme le juré méchant de l’adaptation d’America’s Got Talent, il est là depuis la toute première saison en 2006.

D’ailleurs, l’affaire Rozon, de par sa gravité, intéresse aussi la presse étrangère. Aux États-Unis, le New York Times, Variety et Deadline ont tous relayé l’information, tout comme le Daily Mail en Grande-Bretagne. 

Mea culpa

Après avoir annoncé qu’il prenait une pause de «quelques jours», Éric Salvail a signé un second message sur Facebook jeudi, dans lequel il affirme se retirer des activités de Salvail & Co, ce qui implique un plus long retrait de la vie publique. «Sur le plan strictement humain, je souhaite de tout cœur que [mon équipe] puisse continuer à travailler et qu’elle n’ait pas à payer le prix de mes comportements», écrit-il.

Dans ce long mea culpa, portant sans doute le sceau d’une firme de relations publiques, Éric Salvail ne s’est pas ménagé, prenant l’entière responsabilité de ce qui lui arrive. «C’est clair, plus on tombe de haut, plus lourdes sont les conséquences. Je tombe de haut. À l’évidence, je suis l’unique responsable de ce qui se passe.» Non seulement il ne nie rien, mais il affirme que ce qui a été exposé de ses actes dans les médias n’est encore qu’une partie de la réalité. «Le constat est brutal : pendant de nombreuses années, dans de nombreuses situations et auprès de plusieurs personnes — bien au-delà de celles qui sont sorties publiquement —, mes agissements ont causé du tort», poursuit-il.

Il convient de ses inconduites sexuelles, faites sous le couvert de l’humour, et admet qu’elles étaient inacceptables. «Ce qui m’est paru drôle et divertissant comme malaises pendant des années, sans offense ou anodin ne l’était pas pour plusieurs personnes qui le recevaient. Ne l’était pas du tout. Ce qui était pour moi cru ou grivois en privé était vulgaire et blessant pour eux.»

En plus d’affirmer qu’il travaillera sur lui-même avec l’appui de spécialistes, il souhaite «mettre en place une politique robuste pour assurer que toutes les activités de Salvail & Co soient exemptes de tout comportement qui serait déplacé.»

«Ma vie a toujours été ma carrière. Ma carrière a toujours été ma vie. Ce n’est plus le cas. Je n’en suis pas victime. J’en suis la cause. Au revoir», conclut-il.

Avant de s’éclipser, Salvail et Rozon ont tous deux pris des mesures pour permettre à certaines de leurs productions de ne pas être interrompues. Or, aucun des deux n’a indiqué qu’il vendait sa compagnie, mais plutôt qu’il en laissait les rênes à quelqu’un d’autre. À mon humble avis, tant que Salvail et Rozon empocheront des revenus de leurs entreprises, le malaise persistera et nuira à leur rendement. Je vois mal comment notre diffuseur public oserait faire produire Les échangistes par une compagnie qui n’est pas dirigée par Éric Salvail, mais dont il signe encore les chèques de paie.

«J'ai 14 ans, j'ai 14 ans»

Le hasard fait étrangement les choses, puisque Pénélope McQuade fait partie des femmes qui ont témoigné auprès du Devoir et du 98,5 à propos du harcèlement sexuel dont elles auraient été victimes de la part de Gilbert Rozon, ciblé par une enquête policière. L’animatrice a raconté que celui-ci l’aurait suivie aux toilettes avant d’éteindre les lumières et de se jeter sur elle, un épisode qui remonte à 1997. Elle ne lui a plus parlé durant 10 ans. Sur Facebook hier, elle a dit vouloir prendre du recul à la suite de cette révélation, avant de se prononcer sur la place publique.

La comédienne Salomé Corbo, qui témoigne dans le même dossier, n’avait que 14 ans lorsqu’elle dit avoir été agressée par Rozon, qui lui aurait inséré un doigt dans le vagin. «J’ai 14 ans, j’ai 14 ans, je suis une jeune fille», a-t-elle dit, assez fort, sans que personne autour ne réagisse. Parmi les sept autres femmes qui ont témoigné, figurent les noms de la réalisatrice Lyne Charlebois, les recherchistes Sophie Moreau et Anne-Marie Charrette, l’entrepreneure Geneviève Allard et une étudiante, Marlène Bolduc.