Frédérique Paré et Marie-Evelyne Lessard, toutes deux Estriennes, sont en nomination aux Jutra.

Deux Estriennes aux Jutra

Elles ont toutes les deux usé les pupitres de l'école du Triolet. Elles ont toutes les deux tenu l'affiche d'un long métrage dramatique sorti sur les écrans du Québec l'an dernier. Et le destin a voulu qu'elles soient maintenant toutes les deux en nomination ce soir à la soirée des Jutra pour leur premier rôle au cinéma. Les deux Estriennes nous parlent de leur joie, de leur surprise, de leurs souvenirs de plateau... et très peu de leurs robes.
FRÉDÉRIQUE PARÉ
Les napperons de papier sont méthodiquement disposés sur les tables carrées, mais il n'y a pas encore âme qui mange, au Jasper. À 10h30, il est encore un brin tôt pour avoir une rage de poutine au bacon ou d'un hamburger-steak.
Derrière le comptoir, Frédérique Paré attend de commencer son quart de travail dans son uniforme noir, sa ceinture-pochette serrée sur les hanches.
Dimanche soir, elle sera aussi habillée tout en noir. Elle enfilera une longue robe de satin confectionnée par sa mère. Elle ne porte jamais de robe, mais l'occasion est spéciale. «On ne va pas aux Jutra tous les jours. On n'y va possiblement qu'une seule fois dans une vie. Je n'ai que 21 ans et j'y suis invitée. Ça ne se peut presque pas.»
Non, entre deux menus du jour, elle n'avait pas pensé qu'elle devrait prendre congé de la brasserie la plus fréquentée de Stoke pour aller espérer le même trophée que Muriel Dutil et Mélissa Désormeaux-Poulin. Quand elle a participé au tournage de Catimini, en 2010, la native de Saint-Denis-de-Brompton ne pensait jamais qu'un tapis rouge se déroulerait à ses pieds. En toute vérité, elle ne pensait même pas que des gens verraient cette production à petit budget.
«Je pensais que je la tournerais et que ça finirait là. Ça fait maintenant quatre ans, et ça me suit encore», s'étonne la serveuse, aux grands yeux surlignés de khôl, à la langue percée et aux cheveux plus clairs que ceux du personnage qui lui a aussi valu une nomination au Festival d'Augoulême en 2012.
Au restaurant, ses collègues ont fait circuler la copie DVD du film pour lequel elle a gagné l'équivalent de plusieurs semaines, «voire de quelques mois» de pourboire gagnés sur la route 216. «C'est très bien payé, jouer dans un film. Mais moi, je jouerais à n'importe quel salaire. C'est une passion.»
Une fois par jour, un client la reconnaît, ou reconnaît son timbre de voix éraillé, probablement plus à cause du rôle qu'elle a tenu dès 14 ans dans le téléroman Virginie que pour ce film qui a connu un parcours assez discret.
Loin de sa jeunesse
Dans Catimini, elle campe Manu, une enfant de la DPJ qui est relâchée à 18 ans dans le grand monde et doit se dépatouiller par ses propres moyens. Un rôle à l'opposé de sa propre jeunesse.
Sixième des douze enfants d'un père docteur en philosophie et d'une mère triple bachelière, Frédérique Paré a grandi dans une famille aimante, qui favorise la liberté de choix et l'expression artistique. L'Estrienne s'est plutôt inspirée d'une amie pour construire son personnage. «Au Triolet, tous mes amis n'avaient pas le même milieu familial que moi. Le père de cette amie était parti au large et sa mère était toujours au travail à l'heure de la fin des classes. Il n'y avait personne pour elle. Comme j'ai reçu une éducation où tous les choix étaient permis, je n'ai jamais eu de difficulté à imaginer d'autres vies que la mienne.»
La réalisatrice Nathalie Saint-Pierre a vite détecté l'instinct de celle qui n'a aucun autre papier en poche que son diplôme d'études secondaires et son carnet de commandes. «Je devais voir 25 filles pour ce rôle. Il a vite été clair que Manu, c'était elle. Frédérique est une sensible, dotée d'un talent brut. Il y a trois ans, elle était déjà une belle jeune femme, mais elle avait encore sa petite face de bébé. Dans ses grands yeux expressifs, je voyais un regard triste mais plein d'espoir», affirme la cinéaste, qui avait invité sa comédienne à voyager au Festival d'Angoulême avec elle à la demande du célèbre agent et directeur de casting français Dominique Besnehard, qui l'avait trouvée «fabuleuse».
Tout là et rien autour
Comme son personnage, Frédérique Paré a elle aussi eu à prendre sa vie en main à 18 ans. Mais d'une autre manière. Juste après le tournage de Catimini, elle s'est retrouvée avec un bébé au ventre. La naissance de Charlie l'a obligée, à 19 ans, à se dénicher un boulot de serveuse, plutôt qu'à attendre paisiblement les auditions en habitant chez ses parents.
Ayant changé d'agent plusieurs fois, elle a renoué en janvier avec les studios de casting pour Le berceau des anges, une minisérie de Ricardo Trogi sur les filles-mères. «J'ai fait la meilleure audition de ma vie, probablement parce que je suis moi-même mère et que je comprenais ce que ça pouvait faire de penser à céder mon enfant à l'adoption. La production ne m'a pas rappelée, mais ça a réveillé en moi le feeling de jouer. C'est très fort. Quand je joue, il n'y a rien d'autre autour qui existe.»
Des gens poussent la porte du Jasper. Il est temps de retourner derrière le comptoir. En attendant le prochain rôle, elle a des clients qui veulent un menu du jour. Et une petite poulette qui attendra sa maman à la fin de la journée.
MARIE-EVELYNE LESSARD
Un film indépendant, plus un réalisateur émergent, plus des acteurs peu connus, plus un sujet tabou : ce n'est pas vraiment l'équation idéale pour arriver aux Jutra. Mais le cinéma, contrairement aux mathématiques, peut réserver des surprises.
Accueilli avec des fleurs par la critique, le film Les manèges humains, dans lequel le réalisateur sherbrookois Martin Laroche mêle excision et carrousels, a reçu quatre nominations, dont l'une pour Marie-Evelyne Lessard, aussi originaire d'ici, qui reçoit sa première citation pour son premier rôle sur grand écran. Depuis l'annonce, elle vit des émotions aussi fortes que dans un tour de Zipper ou de bateau de pirates...
«Je trouve ça merveilleux, surtout que je n'avais vraiment pas ça en tête. C'est une belle surprise, qui ferme bien la boucle de ce projet important pour moi. Je suis fébrile mais pas nerveuse. La catégorie, comme toutes les autres cette année, est très relevée. Mais je le prends comme une permission de continuer dans ce métier où il est facile de se sentir imposteur», témoigne la comédienne, qui portera demain une longue robe «très élégante» signée BCBG.
Cette sélection est d'autant plus inespérée et flatteuse qu'on n'aperçoit son joli minois que pendant de rares scènes de ce drame campé dans un parc d'attractions ambulant. Prenant les allures d'un faux documentaire que tourne Sophie, une préposée au jeu de ballons et étudiante en cinéma, elle se trouve donc plus souvent derrière la caméra que devant. N'empêche que son personnage est très présent, par sa voix.
Il se trouvait exactement dans cette absence, le plus grand défi de l'actrice. Réussir à ne faire passer qu'à travers ses intonations les intentions de cette jeune femme «résiliente, combattante, qui fait le choix de s'émanciper». Sa narration n'a pas été enregistrée en studio mais bien sur le plateau, qui s'était notamment installé dans la cour du Centre J.-A. Lemay de Windsor et à Drummondville à l'été 2011.
«Pour que ce soit plus passionnant pour moi et plus respectueux pour les autres acteurs, j'ai appris mes textes par coeur et ai donné mes répliques, collée sur le directeur photo que j'enlaçais pour être le plus près possible de la lentille. C'était essentiel. C'était un projet très exigeant physiquement et psychologiquement», avoue celle qui avait visionné des témoignages pour parvenir à se glisser dans la peau de cette Québécoise née en Afrique et excisée à l'âge de 4 ans.
Le scénario comprenait une scène particulièrement délicate, où son personnage choisit de reprendre possession de son corps blessé en abandonnant sa virginité à un collègue forain plus âgé (Normand Daoust, aussi nommé aux Jutra), dans le petit lit d'une roulotte. «J'avais vu venir cette scène longtemps d'avance. À la lecture, je me suis demandé si j'étais capable d'aller jusque là. J'étais trop prise par le scénario pour refuser. De toute manière, il faut être complètement investie pour livrer une scène aussi intense. On l'a chorégraphiée, on ne l'a refaite que trois fois, dans une vraie roulotte, où l'espace était plus que restreint», affirme la lauréate d'un Prix spécial du jury au Festival du film de Whistler.
Ophélie, c'est elle
Le film n'ayant profité que d'une courte présence en salles - il n'a été vu que par 1361 personnes -, ce n'est pas pour ce rôle que la Sherbrookoise aux longs cheveux torsadés se fait reconnaître dans la rue. Celui d'Ophélie, une des exploratrices galactiques de la série jeunesse Les Argonautes diffusée à Télé-Québec, lui vaut des cris dans la rue et des demandes d'autographes. «Je suis impressionnée par la capacité des enfants à reconnaître les visages. Je suis quand même maquillée pour ce rôle! Les enfants sont en amour avec Ophélie. Et nous, on s'éclate sur cette émission», mentionne la trentenaire, qui vient d'une famille nombreuse aux origines à demi haïtiennes et dont font aussi partie Anita, chroniqueuse culturelle à Radio-Canada Estrie, et Romuald, propriétaire de l'école de danse hip-hop Animaction.
La diplômée en théâtre musical a par ailleurs appris cette semaine, dans les journaux, qu'elle ne retouchera pas au stéthoscope de l'infirmière qu'elle jouait dans Trauma, Fabienne Larouche ayant annoncé à brûle-pourpoint qu'elle débranchait la série après cinq saisons. «C'est plate, parce que ce tournage était planifié à mon horaire et à mon budget, mais bon, j'ai été chanceuse d'avoir une participation dans cette belle émission. J'aurai plus de temps pour autre chose.»
À l'automne, elle devrait d'ailleurs revenir en policière du poste 19-2 sur le plateau de Podz. Des projets en télé et sur le web devraient aussi être annoncés bientôt. «Je ne peux pas me plaindre. Je n'ai pas connu l'angoisse encore. Ma carrière est un vrai charme.»
Tant que le manège tournera, elle n'en débarquera pas...