Lennie (Guillaume Cyr), Mae (Marie-Pier Labrecque), George (Benoît McGinnis) et Candy (Luc Proulx) dans une scène de la pièce Des souris et des hommes.

Des souris et des hommes : ces injustices qui traversent le temps

Des souris et des hommes. Un titre, un roman et une pièce de théâtre difficiles à oublier, si on les a lus ou vus, signés par le mythique John Steinbeck, qui a ainsi fait figure de sociologue, de psychologue et d’anthropologue des années 1930-1940. Mais une pièce qui reste bien actuelle, pour dénoncer des injustices encore présentes dans notre temps, envers les personnes de couleur, les femmes et les personnes ayant une déficience intellectuelle.

Présentement en tournée québécoise, la nouvelle version créée par la compagnie Jean-Duceppe en 2018 est aussi l’occasion pour les bébés boumeurs de se remémorer la prestation de Jacques Godin qui, en 1971 à Radio-Canada, a campé Lennie, personnage central de cette pièce, un colosse de cinq ans d’âge mental, et qui, avec son ami George (joué par Hubert Loiselle), vont de ferme en ferme, en Californie, pour y travailler, en attendant de réaliser leur rêve de posséder leur propre ferme pour y élever des lapins. Oui, le rêve américain bien évoqué, mais qui tourne au drame.

« La présentation de 1971 à Radio-Canada était une grande soirée de théâtre d’une durée de trois heures. Nous, notre pièce dure une heure et demie. Nous l’avons adaptée en québécois. Ce n’est pas la même traduction, on est ailleurs. On en a fait une relecture. Ce sont pratiquement deux œuvres différentes », indique en entrevue téléphonique Guillaume Cyr, qui incarne Lennie dans cette nouvelle mouture.

« C’est un rôle spécial, un grand rôle de répertoire, que je voulais jouer depuis longtemps. C’est enivrant. Je voulais rendre justice au personnage, sans tomber dans la caricature ni dans une certaine clownerie. Je me suis beaucoup inspiré de mon garçon, car Lennie est comme un enfant dans un monde d’hommes, ce qui a représenté beaucoup de travail pour trouver le bon ton. C’est très demandant pour la composition physique, mais finalement, je crois que c’est vraiment bon! »

Steinbeck décriait l’injustice de ce qu’il voyait, face à la dureté de la Grande Dépression. « C’est le thème de la différence, toujours très actuel, même aujourd’hui. Il avait connu une femme qui a vécu la même histoire que celle de sa pièce et qui était maltraitée dans un hospice. À l’époque, c’était un appel à l’action sociale, mais aujourd’hui, nous voulons plutôt rejouer le classique et nous le rappeler. »

Mae qui s’ennuie

Actrice originaire de Saint-François-Xavier-de-Brompton, Marie-Pier Labrecque a reçu la difficile commande d’interpréter le seul rôle féminin de la pièce. Elle joue la femme de Curley, à qui l’auteur n’a pas donné de prénom à l’origine, mais que le traducteur Jean-Philippe Lehoux a prénommée Mae.

La comédienne convient que son rôle n’est pas le plus facile, c’est par elle que le scandale (et le drame) arrive.

« Steinbeck avait dépeint une épouse agace, très aguichante. Vincent-Guillaume Otis [le metteur en scène] n’est pas allé de ce côté-là. Mae, dans notre pièce, est une femme qui s’ennuie, qui veut jaser, rencontrer des gens. Mais dans ce monde d’hommes, le résultat est le même : ils ne comprennent pas qu’elle s’avance, même si elle n’est aucunement dans la séduction. Elle est au mauvais endroit au mauvais moment. »

« Ces hommes-là vivent le rêve américain déchu, poursuit-elle. Ils ont le désir de s’élever, sans y arriver, à cause de la pauvreté de l’époque. Cela devient le rêve inaccessible. Steinbeck n’a pas mis ce personnage féminin là pour rien. Oui, son rôle est féministe, je suis une féministe, je l’étais avant la pièce. Mae dérange, elle chamboule les hommes, les bouleverse. Ce texte parle de l’être humain dans ce qu’il a de plus instinctif, de plus vrai. C’est une très belle pièce, toujours actuelle, universelle, inscrite dans l’histoire. Les spectateurs en sortent toujours troublés. Notre traduction plus québécoise en fait une version unique », conclut Marie-Pier Labrecque.

+ RAPPEL À L'ORDRE

L’histoire a fait grand bruit en automne 2018, lorsqu’elle a été rapportée par un chroniqueur de La Presse+. Lors d’une représentation devant un public scolaire à Montréal, quelques adolescents ont carrément manqué de respect envers les acteurs, par leur indiscipline et leur inattention, se permettant des réactions déplacées envers le seul personnage féminin. Une fois le rideau tombé, Guillaume Cyr avait pris la parole, s’adressant aux jeunes inconvenants et les remettant à leur place.

L’affaire a laissé un goût amer à Marie-Pier Labrecque. « L’incident a été très violent, avec des cris, des rires, des sarcasmes. Certains jeunes ont manifesté une grande immaturité. C’est un petit groupe qui a pollué le reste de la salle. Le lendemain, je ne me sentais pas libre sur la scène, je me sentais même en danger, il y avait des résidus de la veille. Il a fallu que je me ressaisisse pour être capable de retourner et de réapprivoiser mon rôle… Depuis, ça va bien. C’est réglé, tout ça! » assure-t-elle.

« Ce fut une attaque envers le seul personnage féminin qui cause le drame. Cela a dégénéré », poursuit Guillaume Cyr. « Cette dérive n’est plus possible aujourd’hui. L’entrevue donnée à ce sujet, dans 

La Presse+, a fait le tour du Québec. Nous ne craignons pas que cela survienne à nouveau. Ce fut un élément isolé. » 

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Des souris et des hommes
Mardi 4 février, 20 h
Salle Maurice-O’Bready
Entrée : 53 $ (étudiants : 43 $)

Mercredi 5 février, 19 h
Scène Desjardins de la polyvalente Montignac, Lac-Mégantic
Entrée : 39 $ (étudiants : 32 $)