Après 20 ans de concerts, la clarinettiste Pauline Farrugia met fin à l’aventure d’Estria.

Dernière saison d’Estria : 20 ans de musique à bout de bras

SHERBROOKE — La vingtième saison d’Estria sera la dernière. Après deux décennies à tenir à bout de bras la cause des concerts de musique de chambre en région, la clarinettiste Pauline Farrugia et son conjoint hautboïste, Étienne de Médicis, les deux seuls musiciens d’Estria qui sont là depuis le début, ont décidé de tourner la page. Pour plusieurs raisons, mais le choix du Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ) de ne pas les soutenir financièrement cette année a beaucoup joué.

Il faut rappeler qu’Estria est né sous forme de quintette à vent, mais, au fil des ans, il est devenu à géométrie variable. Pauline Farrugia souhaitait en effet, en accord avec son conseil d’administration, que plus de musiciens de la région, surtout les jeunes, puissent se produire lors des concerts, et pas toujours les mêmes. Elle voulait également élargir le répertoire et ne pas se consacrer uniquement au classique contemporain, afin d’attirer plus facilement les mélomanes.

« Je pensais que le CALQ finirait par nous dire que nous nous étions trop éloignés de notre mission de départ... Finalement, la principale raison est que nos billets ne sont pas assez chers », rapporte la musicienne, qui était intraitable sur ce point. « J’ai trop rencontré de gens, surtout des aînés, qui n’auraient autrement pas les moyens d’assister à nos concerts. Selon moi, cela fait partie du mandat du gouvernement de donner plus d’accessibilité à la culture. »

« Estria exigeait aussi beaucoup d’administration (procès-verbaux du c.a., demandes de subvention, assurances, contrat de la Guilde, frais de la SOCAN) pour seulement quelques concerts par année. C’est moi qui faisais tout et j’en avais un peu assez de la paperasse », confie l’artiste, qui mène, en parallèle, une carrière de musicienne soliste et chambriste, de professeure, d’organisatrice de concerts et... de conseillère municipale à North Hatley.

Bref, la clarinettiste était mûre pour alléger son agenda. Pauline Farrugia ne se retire toutefois pas complètement. Elle pense notamment à une association avec le Centre culturel Uplands, qui a déjà sa propre administration.

« C’est certain que je vais continuer d’organiser des concerts, mais d’une façon où il y a moins de paperasse et plus de musique. Les gens ont besoin de ça. Plusieurs me disent que ça les fait sortir de leur isolement. »

Le quintette à vent Estria est né en 1998, à l’occasion d’un concert donné à Orford par le défunt ensemble de musique contemporaine estrien Musica Nova. Dès l’année d’après, Estria devenait indépendant et commençait à présenter ses propres prestations. La flûtiste Anick Lessard, le corniste Randy Jackson et la bassoniste Karine Breton complétaient l’ensemble. Le quintette a ensuite accueilli de nombreux autres musiciens de la région et de Montréal, par exemple le bassoniste Michel Bettez, la corniste Nadia Labelle et la flûtiste Kate Herzberg.

Deux disques gratuits

Il reste quand même trois concerts à donner d’ici l’ultime prestation. Le prochain est prévu ce week-end et sera offert en formule trio, la violoniste Julie Garriss et le pianiste Tristan Longval-Gagné se joignant à Pauline Farrugia pour un moment mi-classique (la Sonate opus 24 no 5 pour violon et piano de Beethoven et la Sonate opus 120 no 1 pour clarinette et piano de Brahms), mi-contemporain (des trios de Milhaud et de Khatchaturian). 

Quant au tout dernier tour de scène d’Estria, prévu pour le 6 avril prochain, tous les spectateurs recevront gratuitement des exemplaires des deux albums enregistrés par le quintette à vent chez Atma Classique. Ces disques (Estria en 2005 et Petite suite maritime en 2008) sont d’ailleurs parmi les réalisations d’Estria dont Pauline Farrugia est le plus fière.

« Pour moi, c’est notre contribution la plus marquante : avoir enregistré des œuvres canadiennes qui ne l’avaient jamais été et qui valaient la peine d’être entendues. Mais d’avoir réussi à faire vivre Estria en demeurant en région, c’était déjà quelque chose de différent en soi, que le gouvernement pourrait mieux soutenir. »

Pauline Farrugia ne pourrait nommer un concert plus mémorable qu’un autre. « Pour moi, construire une programmation, ça fait partie de l’œuvre. Dans mon esprit, la série la plus marquante a été les conférences-concerts Génies en gris [consacrées aux chefs-d’œuvre de vieillesse des compositeurs]. Parce qu’un âge avancé n’enlève rien à la valeur d’une œuvre. »