David Goudreault

David Goudreault plongé dans l’écri(tor)ture

Ta mort à moi aurait dû être le deuxième ouvrage romanesque de David Goudreault. Une histoire totalement différente, un univers complètement autre, qui était censé l’occuper dans les mois suivant la parution de La bête à sa mère, en 2015.

 Ta mort à moi aurait dû être le deuxième ouvrage romanesque de David Goudreault. Une histoire totalement différente, un univers complètement autre, qui était censé l’occuper dans les mois suivant la parution de La bête à sa mère, en 2015.

C’était évidemment sans savoir que son antihéros, petite crapule en quête de sa génitrice, conquerrait le cœur d’un nombre inattendu de lecteurs, suffisamment pour que ces derniers réclament une suite au Sherbrookois. L’éditeur s’est joint au concert. Mais c’est quand son amie Francine Ruel a apporté sa pierre que l’écrivain a compris que la Bête vivrait plus longtemps, sur deux tomes supplémentaires, tandis que la gestation de Marie-Maude Pranesh-Lopez, nouvelle héroïne, s’étendrait sur quelques années.

Mais l’autre (beau) côté de la médaille, c’est que l’auteur etc. (comme se décrit David Goudreault sur son site internet) a eu le temps de laisser mûrir, mijoter, macérer son histoire et ses nouveaux personnages.

« Ta mort à moi représente environ deux ans et demi de travail assidu, mais étalé sur une période de quatre à cinq ans. J’avais hâte de m’y plonger dès que mon premier roman serait publié. Mais j’ai été victime d’un beau succès, rappelle-t-il en souriant. Je me souviens de ma conversation téléphonique avec Francine, qui me demande si je suis en train d’écrire la suite de la Bête. Je lui réponds que non, ce sera autre chose. "Fais-moi confiance, ti-gars : écris la suite. Ton personnage est riche et on en veut encore." En même temps, j’avais aussi besoin de réfléchir à ce que je devenais comme écrivain et à ce qu’est la littérature pour moi. »

La bête et sa cage et Abattre la bête sont donc nés en même temps que, derrière la caboche de l’auteur, la foisonnante histoire de Ta mort à moi prenait forme, doublée de l’impatience d’y retourner. Mais une fois la trilogie complétée, le succès (toujours lui!) de son spectacle est encore venu brouiller les cartes.

« J’ai eu plusieurs semaines d’écriture à temps plein, mais il y a des phrases de ce livre qui sont nées à 19 h 57 dans les coulisses d’une scène », raconte-t-il.

Fantasme : Poète à succès

D’où ce bouquin à la structure ambitieuse et complexe, mais pas compliquée, insiste David Goudreault. Trois récits s’y entrecroisent, dans une chronologie souvent bouleversée. Il y a le journal intime de Marie-Maude, de l’enfance à l’adolescence. Il y a sa vie particulière et celle de sa famille dysfonctionnelle, racontées par un narrateur externe. S’intercalent aussi les réflexions préparatoires du biographe de Marie-Maude (cette dernière est une auteure de poésie qui a connu un succès de librairie international).

« On est un peu dans la science-fiction », commente David Goudreault en souriant, à propos de son fantasme de poète à succès.

En fait, poursuit-il, Ta mort à moi est avant tout un roman sur la littérature, sous plusieurs aspects. Et sa structure déconstruite fait partie de l’exercice, dévoilant en partie les « coulisses » de la genèse d’un livre. La première phrase qui accueille le lecteur, après les citations d’usage, est : « Document de travail. Version 7 (corrigée). Ne pas publier. »

« Ça a créé des états d’alerte chez mon éditeur, une réunion d’équipe a été interrompue pour savoir s’il fallait retourner aux presses! rapporte David Goudreault en pouffant de rire. C’est tout à fait volontaire que le roman ait l’air d’un manuscrit en cours de route. Ça permet de faire un pas de côté original et de comprendre qu’on est dans un moment de doute. »

Mais l’élément déclencheur de la naissance de Ta mort à moi est une citation de Gaston Miron. Il faut dire que David Goudreault est un grand amateur de biographies, surtout celles d’écrivains, et une phrase extraite de Gaston Miron – La vie d’un homme, signée Pierre Nepveu et publiée en 2011 chez Boréal, l’a plaqué au sol : « Je suis fatigué de ce visage dégueulasse. »

« C’est la base de tout le projet. J’ai noirci 340 pages autour de cette phrase, que je fais d’ailleurs dire à Marie-Maude. À l’époque, Miron était à Paris, ce qui correspond à peu près à la période où il écrivait La marche à l’amour. Comment un homme qui créait alors autant de beauté pouvait se trouver si laid? On aurait pu croire qu’il était plutôt profondément amoureux, mais non, il souffrait énormément. Miron confiait à son ami que même les prostituées ne daignaient pas faire semblant de jouir avec lui. »      

David Goudreault

Génies si vils...

David Goudreault a poussé la réflexion plus loin : pourquoi certains auteurs parmi ceux qu’il trouve les plus magistraux ont-ils presque toujours eu des âmes tourmentées et des vies tumultueuses? Pourquoi ses préférés (Romain Gary, Virginia Woolf, cite-t-il) se sont suicidés? Pourquoi y a-t-il surreprésentation des écrivains dans les morts tragiques et violentes? Bref, pourquoi le génie côtoie-t-il souvent la dépression, l’échec, la maladie mentale, les dépendances, voire le crime?

Tel est donc le destin de Marie-Maude Pranesh-Lopez, née au Québec d’un père indien et d’une mère hondurienne, affligée d’un physique ingrat, affectée d’un manifeste trouble de l’attachement, à la fois attardée et précoce (incapable de parler avant l’âge de 5 ans mais lisant déjà les grands auteurs classiques), et dont la fin violente est révélée assez tôt dans le livre. Une partie du « suspense » du roman consistera à apprendre ce qui l’y mènera.

Le discours du biographe emprunte d’ailleurs souvent des allures d’autopsie psychologique. En fait, toutes les dérives plus ou moins licites vécues par les auteurs qu’il admire, David Goudreault les a concentrées dans le destin de son héroïne.

« Le livre prend aussi parfois la forme d’un essai, car les propos du biographe (il y a d’ailleurs une ambigüité volontaire sur son identité) sont par moments très près de ma propre pensée. Je m’interroge par exemple sur la responsabilité morale des auteurs par rapport à leur œuvre. Doit-on continuer de lire Kerouac, complice d’un crime, ou Céline, antisémite? Je soulève aussi des questions déjà dans l’actualité et des pistes de réponses. C’est une des strates du roman qui le rend plus riche », estime l’auteur, donnant comme exemple le concept de résilience, très à la mode aujourd’hui.

« Mais dans la vie, il y a plein de gens qui ne sont pas résilients, qui n’ont pas accès à la rédemption. Au Québec, on compte une centaine de meurtres et un millier de suicides par année. On parle de 800 000 suicides dans le monde chaque année. Est-ce qu’on peut aussi donner la parole à ces gens-là, avoir des personnages qui ne rebondissent pas au chapitre 10? » insiste le travailleur social de formation et de métier, qui, dans ses remerciements, termine par ceux adressés à Frédérick Lapointe, un ami de longue date et un des lecteurs du manuscrit, qui a commis l’irréparable geste durant l’été.

« Drôle de roman tragique »

Ta mort à moi n’est pas un roman lourd pour autant, insiste son écrivain, qualifiant l’ouvrage de « drôle de roman tragique ».

« Mais même quand c’est drôle, on ne rit pas pour rien. C’était important pour moi de m’inscrire dans une réflexion sérieuse. »

Les cracks de littérature devraient aussi prendre leur pied avec tous les clins d’œil aux grands écrivains installés en filigrane. Car s’il faut faire plaisir au lecteur, le plaisir de l’auteur demeure capital.

« Par exemple, les amateurs de Michel Houellebecq connaissent bien son chien Clément. Ils devraient donc sourire lorsqu’ils tomberont sur un personnage qui s’appelle Clément et qui possède un chien prénommé Michel. Même chose pour le clin d’œil à Bérénice pour ceux et celles qui ont déjà lu Réjean Ducharme [L’avalée des avalés]. Ce n’est pas un élément essentiel à la compréhension du roman ni un étalage de culture. Simplement un désir de complicité avec les lecteurs. » 

David Goudreault est particulièrement fier de la finale de Ta mort à moi, où il estime avoir réussi à tout attacher tout en changeant la perspective sur l’histoire. Il termine d’ailleurs son ouvrage par une citation de Jorge Luis Borges : « L’important n’est pas de lire, mais de relire. »

« Relire est un plaisir que je me permets maintenant, pour mieux savourer le style et découvrir de nouvelles choses. Et pour moi, certaines des plus belles phrases de Ta mort à moi, que j’ai voulu dense et généreux, ne peuvent être comprises qu’à la relecture. »

DAVID GOUDREAULT
Ta mort à moi
ROMAN
Stanké
344 pages

Catrina sherbrookoise

Toujours Sherbrookois de cœur et de corps, David Goudreault a puisé l’idée de la couverture de Ta mort à moi auprès d’Alberto Navarro, propriétaire et barista du Bistro Kàapeh, où se déroule justement l’entrevue. « Regarde sur son tablier! » dit l’auteur en montrant la tête de mort qui s’y trouve, rappelant la Catrina, ce personnage emblématique du très festif jour des Morts au Mexique. « C’est Alberto qui a eu cette idée d’ajouter un fleurdelisé sur le front. Ce roman est à la fois très cosmopolite (Marie-Maude est fille d’immigrants et voyage beaucoup dans la deuxième partie) et très québécois. »