Création, chanson et poupon pour Saratoga [VIDÉO]

Avoir un enfant, ça ne change pas le monde. Mais ça change la façon de le voir et de l’aborder. Pour Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse, qui forment à la fois le duo Saratoga et un couple dans la vie (ils se sont d’ailleurs mariés l’an dernier), l’arrivée d’une petite Olive il y a 20 mois a chamboulé pas mal de choses, à commencer par la création. Tant dans la forme que dans le fond.

« On a commencé à composer peu après la naissance de notre fille. Ça s’est fait tranquillement, par bribes, ici et là, sur une période d’un an environ, explique Chantal Archambault. Et on a beaucoup écrit séparément. Quand l’un avait le bébé dans ses bras, l’autre prenait sa guitare ou son crayon. On s’est rejoint en studio! » ajoute-t-elle en éclatant de rire.

Le fruit artistique le plus apparent de cette nouvelle parentalité, c’est sans conteste Petite paix, la toute dernière plage de leur plus récent album. Une berceuse de fin de disque d’où provient le vers ayant donné son nom à l’opus, Ceci est une espèce aimée, lequel sera lancé officiellement le 22 novembre.

« Petite paix, c’est l’image qui est venue en la regardant dormir, rapporte Michel-Olivier Gasse. Puis sa mère a dit : "Attends qu’a s’réveille!" » ajoute l’auteur-compositeur qui a toujours le mot pour rire.

Ceci est une espèce aimée est loin d’être un disque « parental », précise Chantal Archambault. Mais plusieurs textes traduisent une vision de la vie changée par l’arrivée d’un enfant.

« On voulait quelque chose de plus aéré, qui mise sur la douceur, la lenteur, l’amour. Un album assez lumineux, qui clashe un peu avec notre époque, résument-ils. Parce qu’on n’a plus le choix, on n’a plus le luxe de douter, poursuit Chantal. Il faut être dans le positif parce que les enfants ne carburent qu’à ça », explique celle qui, dans cette veine, s’est en grande partie déconnectée de tout réseau social, pour ne plus être contaminée par le pessimisme ambiant et les nouvelles d’avenir bloqué.

« Le négatif est tellement partout à l’extérieur, ajoute Michel-Olivier. Du moment où tu touches à ton téléphone, tu te reconnectes à cet extérieur qui t’envoie de la shit. »

Parlant de surconnexion, une des nouvelles chansons, Existe-moi, dont le texte pourrait d’abord faire penser à une histoire de dépendance affective, est en fait une critique des dérives d’Instagram, révèle Michel-Olivier, citant les paroles « aime-moi encore, j’ai besoin de ton regard ».

« Ça dit que si tu n’es pas là pour me regarder, je n’existe pas. Pour moi, l’omniprésence des réseaux sociaux est une réalité qui me met au défi, car des personnes que j’aime vraiment s’exposent à outrance et m’en disent beaucoup trop par rapport à ce que je devrais savoir. Ça me dépasse lorsqu’un ami fait un selfie à vélo pour montrer qu’il est en forme et qu’il vit le moment. En même temps, tu ne veux pas te tanner de voir une personne que tu aimes, mais ça peut finir par t’éloigner d’elle, parce que tu n’as plus de raisons de prendre des nouvelles. »

Les jeunes vont... Chut!

D’autres pièces, comme Passer l’âge ou L’embellie, semblent appeler à préserver une certaine forme de naïveté, d’innocence, voire d’insolence.

« On a ce désir de ne pas devenir les gens qui vont se délester sur les générations à venir, explique Chantal. On ne commencera pas à dire que les jeunes vont changer le monde : on se faisait dire la même chose quand on était jeunes! Est-ce qu’on peut alors rester militant et activiste tout en vieillissant? Je ne parle pas d’aller manifester tous les jours, mais de faire son maximum au quotidien, de rester jeune sans vouloir la jeunesse. On peut être lucide à vie. Il y en a, des personnes de 90 ans qui sont encore pleines de fougue! »

« Je regarde la génération de nos parents, qui a grandi avec beaucoup moins de biens matériels que nous. Pourtant, aujourd’hui, ils achètent des cadeaux pour leurs petits-enfants dont ni eux ni nous n’avions besoin durant notre enfance! » donne-t-elle comme exemple.

Ce souci de simplicité de Saratoga se transpose même dans l’idée de ne pas pousser davantage sur le développement de son public en Europe, afin de réduire son empreinte écologique. Le duo a traversé l’Atlantique à plusieurs reprises, mais souhaite ralentir la cadence.

« L’Europe, c’est beaucoup de gaz à effet de serre, de route, d’argent... On a donc décidé de faire du défrichage ici et de retourner en Europe seulement pour les publics qui nous connaissent déjà. L’idée n’est plus d’y aller à tout prix », résume Chantal Archambault.

Homéoquoi?

Les Saratoga avouent qu’ils ont dû se faire légèrement violence pour se remettre à l’écriture. Le nid familial à la campagne et le quotidien avec leur poupon étaient assez confortables pour vouloir y rester quelques semaines de plus.

« Mais comme Saratoga prône la lenteur, rapporte Chantal, on a quand même repoussé un peu l’échéancier, pour éviter l’accélération. On a aussi eu peur que ça ne marche pas. C’est difficile de s’immerger dans la création quand tu restes à la maison dans un quotidien assez banal. Il a fallu trouver des façons pour plonger à l’intérieur de nous », dit celle qui a notamment mis à profit les déclencheurs de créativité appris lors d’ateliers d’écriture, dont celui que donne Gilles Vigneault chaque année en janvier. Par exemple, la deuxième plage, Morceaux, est née d’un exercice d’homéoarchton (répétition de syllabes en début de mot) : « Ta joue de journée, sur ta peau t’as posé, sur ton do domine... » cite-t-elle.

Alors que le couple avait recouru à un trio de clarinettes et hautbois pour enrichir les arrangements de Fleur, son album précédent, il a cette fois cédé à des instruments beaucoup plus inattendus, soit la flûte, la harpe et même le thérémine. Chantal Archambault avoue que les deux derniers représentaient un fantasme pour elle.

« Quand on a dit ça à notre réalisateur [Guillaume Bourque], il a fait : oh my God! Après coup, il a trouvé que ça marchait super bien! racontent-ils. Notre musicien, Aleks Schürmer, a enregistré plusieurs pistes. On s’est ensuite demandé où on s’en allait avec ça, car le son est assez fort. Mais Ghyslain-Luc Lavigne a réussi à le faire passer en dessous lors du mixage. Il est là un peu comme un rêve. »

« S’il y a quelque chose que je peux conseiller à n’importe qui, c’est de mettre de la harpe sur vos chansons! ajoute Michel-Olivier. Ça devient presque irréel! On a laissé la place aux musiciens pour qu’ils nous proposent leurs propres arrangements. En fait, l’album a été pas mal fait comme ça : dans une grande liberté, avec peu de trucs écrits d’avance. »

Si le côté doux et lent de Saratoga n’est pas un absolu (le tandem a fait paraître une pièce plus rapide à l’automne, Les vieux dimanches, qu’il reprend sous forme de poème récité sur l’album), Chantal et Michel-Olivier avouent que leur essence les appelle à toujours décélérer. « La porte est ouverte à de petites excursions vers plus de rythme, mais lorsqu’on écoute nos précédents albums, et même certaines de nos nouvelles chansons, on se dit parfois qu’on aurait pu les ralentir encore plus! »

De la poésie à la chanson... à la poésie

Ceux et celles qui voudront se procurer un exemplaire physique de Ceci est une espèce aimée auront la surprise de le découvrir d’abord sous forme de recueil de poésie. Ils pourront soit choisir la version avec le disque à l’intérieur, soit celle comportant un lien pour télécharger les chansons en ligne.

« Avec Saratoga qui est devenu notre priorité, puis l’arrivée de notre enfant, Michel-Olivier n’a plus le temps d’écrire de roman [il en a publié deux, Du cœur à l’établi (2013) et De rose à Rosa (2014)]. On a eu ainsi cette idée d’en offrir un peu plus, de proposer un moment apaisant où chacun peut s’attarder aux mots en écoutant l’album », explique Chantal.

« Ça permet aussi de voir par où passe un texte avant d’aboutir, poursuit Michel-Olivier. Il y a donc de la redite volontaire dans le recueil, car certaines lignes se sont retrouvées dans les paroles, mais pas toutes. Ça montre qu’une chanson ne s’écrit pas nécessairement d’un seul trait, que c’est souvent un ensemble de morceaux volés à d’autres textes. Il y a aussi des images que nous n’avons pas réussi à mettre dans les chansons, mais qui se retrouvent dans les poèmes. Nous en avons même ajouté alors que le disque était terminé. »

SARATOGA
Ceci est une espèce aimée
FOLK FRANCO
Duprince
Sortie le 22 novembre

DISCOGRAPHIE

2015  Saratoga (microalbum)

2016  Fleur

2019  Ceci est une espèce aimée

Vous voulez y aller?

Saratoga
Vendredi 6 décembre, 21 h
La Petite Boîte noire
Entrée : 25 $ (prévente : 20 $)

Samedi 15 février, 20 h
P’tit Bonheur de Saint-Camille
Entrée : 28 $