Le chanteur Tire le coyote presente un nouvel album.

Coyote contre chiendent

Ses chansons de Panorama, Tire le coyote les a créées pendant la tournée de Mitan. Ayant constamment un nouveau texte ou une nouvelle mélodie en chantier, le natif de Fleurimont, établi à Québec depuis presque 20 ans, agençait mots et musique avec le sentiment de ne pouvoir s'y consacrer totalement. Mais à la dernière date de spectacle, il s'est retrouvé, sans trop s'en apercevoir, avec les trois quarts d'un futur disque.
Pour la tournée de Panorama (paru en janvier 2015), la plus dense et la plus étoffée de sa carrière, les moments d'écriture se sont révélés plus rares. Qu'à cela ne tienne : après le point final, en septembre 2016, Tire s'est retrouvé avec tout un automne où il pouvait assouvir son fantasme de ne se vouer qu'à la création...
Sauf que cette étendue de jours s'est avérée plus difficile à supporter que prévu. Si bien qu'en février dernier, le chanteur est sorti de sa tanière et est retourné en spectacle cinq ou six soirs, pour tester son nouveau matériel.
« Aussi parce que, pour moi, la qualité d'une chanson passe par la scène. Les impressions que tu ressens pendant la création ne seront pas forcément celles reçues par le public. Il y a deux pièces que j'ai carrément scrapées. Je me suis rendu compte que je n'aimais pas les jouer! J'en ai écrit d'autres après. »
« J'avais aussi une vision idéalisée du j'm'en vais dans l'bois et j'écris, constate-t-il. Je me considérais comme tellement chanceux de pouvoir le faire, mais au quotidien, ce n'est pas de même que ça se passe. La pression de produire, que tu t'es mise toi-même, devient trop présente. Tu as besoin de vivre et de faire autre chose. Je me critiquais aussi davantage. Après quelques albums, tu fais attention de ne pas suivre les mêmes traces, de trouver l'équilibre entre évolution et fidélité à toi-même. Bref, je n'avançais pas aussi vite. »
En revanche, les plages de Désherbage, quatrième album de chansons originales, sont probablement les plus introspectives que Tire le coyote ait jamais signées.
« De n'avoir qu'à écrire pendant trois mois m'a poussé à réfléchir sur moi-même et sur mes patterns, à creuser un peu plus dans ma vie personnelle, à dresser une sorte de bilan, sans pour autant tomber dans le pathos. Le fait d'être parent et de voir mes enfants grandir m'a aussi replongé dans mon enfance, pour essayer de comprendre certains trucs et ne pas reprendre les mêmes chemins. »
Novembre à notre insu
Ce n'est que récemment que Tire le coyote (Benoît Pinette de son vrai nom) s'est ouvert sur les troubles anxieux avec lequel il a appris et apprend encore à vivre. Plusieurs chansons de Désherbage abordent de front cette sourde et perpétuelle inquiétude qui sommeille à l'intérieur de soi et peut exploser sans crier gare.
Ainsi, dans Pouvoirs de glace et Tes bras comme une muraille, le couple et la famille sont présentés comme des refuges contre les assauts de l'angoisse. Et dans Chanson d'eau douce, un Tire le coyote plus philosophe nous rappelle qu'on ne sera jamais heureux si on attend que toutes les sources de peur et de dépression se tarissent : « Quand le vent s'arrêtera juste en criant statue /
Quand novembre passera à notre insu / Vas-tu continuer à contourner les saisons, mon ami? »
« J'ai déjà dit qu'en musique, j'ai envie de ne rien cacher. Et je m'aperçois que moins je cache de trucs, plus je me rends compte que je ne suis pas tout seul. On dit souvent que les histoires les plus personnelles sont aussi les plus universelles... et c'est en le faisant que tu le réalises. »
« Pour moi, le couple et la famille représentent cette espèce de bulle, où l'amour réparateur peut être une bonne porte de sortie. Je pense que c'est valable pour la société, voire le monde. Avec tout ce qui se passe, les discours de haine et d'intolérance, on n'a jamais autant eu besoin de messages d'amour et d'espoir, même si c'est cliché à dire. C'est pour ça que je fais toujours attention, quand mes chansons peuvent paraître un peu sombres, de garder en tête qu'il y a de l'espoir. »
Autre stratégie des anxieux chroniques pour ralentir leur rythme cardiaque : s'inspirer de gens qui mordent dans la vie malgré cent raisons d'avoir le moral brisé. D'où Le ciel est backorder, un hommage à Daniel Gaudet, conférencier tétraplégique ayant survécu à deux cancers et à des récidives à n'en plus finir.
« C'est un ami de l'île aux Coudres. Chaque fois que j'y vais, j'ai mon moment avec lui pour jaser de la vie. Je n'ai pas traversé le dixième de ce qu'il a vécu. C'est un gars tellement optimiste, joyeux, hyper inspirant! Lui, il n'a pas le choix de vivre dans le présent. J'ai écrit la chanson pendant une de ses récidives. Il a encore failli y passer, mais il en est revenu. Ça donne confiance envers la vie. »
Sarcler sa vie
Quant au fameux « désherbage » de la chanson-titre, il s'agit du « désherbage de l'âme », de cette nécessité de « creuser son historique personnel pour arracher les mauvaises herbes », notamment pour repartir à neuf et vivre pleinement une relation amoureuse. Ce dont on n'a pas vraiment conscience à l'adolescence. D'où ce récit métaphorique d'une première peine d'amour.
« Ce que je trouvais intéressant dans cette image, c'est que le désherbage, il faut le refaire souvent. Les mauvaises herbes, ça repousse. C'est pas mal la même chose avec les troubles anxieux : ça va bien, tu as l'impression d'avoir franchi une étape, mais il suffit d'un événement pour replonger dans une crise et te rendre compte qu'il y avait d'autres herbes à arracher. Il faut constamment y revenir. »
Les auditeurs auront le sentiment qu'avec son opus 4 - coréalisé avec son ami guitariste Shampoing (Benoît Villeneuve) et un nouveau collaborateur, Simon Pedneault, également guitariste -, Tire le coyote a pris un virage plus rock, avec la présence de guitares électriques au son très 1970, l'ajout de claviers ainsi que des changements de tempos et d'atmosphères typiquement rock prog.
« Je ne voulais pas perdre de vue que ce serait un album folk, parce que c'est ce que j'aime à la base, mais je souhaitais que ce soit plus appuyé musicalement et qu'on enlève le côté country de la chose (il n'y a pas de Moissonneuse-batteuse sur ce disque-là) », dit-il en riant. « Je voulais aussi de l'aide pour la réalisation [il a réalisé lui-même ses autres albums] et donner plus d'espace aux musiciens. Shampoing et Simon, ce sont deux guitaristes incroyables mais très différents. Simon est plus mélodique et Shampoing, c'est un vrai guitar hero brut! Leur énergie a pris beaucoup de place et j'ai laissé ça aller. À l'inverse, les claviers de Vincent Gagnon apportent un côté très vaporeux. »
Le disque a été enregistré live, en trois jours, le printemps dernier, au Studio Wild de Lanaudière, avec des micros empruntés à... Louis-Jean Cormier.
« Simon est le guitariste de Louis-Jean, et mon preneur de son, c'était Guillaume Chartrain, le bassiste de Louis-Jean, avec qui il a ouvert un studio. Ils m'ont prêté des micros à ruban des années 1940, 1950! Ces micros-là compressent le son naturellement et atténuent les notes qui pourraient être stridentes. C'est très efficace pour les guitares, la batterie, l'harmonica... et pour ma voix haut perchée. J'en avais essayé pour Panorama et, depuis, je n'utilise que ça. Ça crée une espèce de chaleur. »
Vous voulez y aller
Tire le coyote
Vendredi 26 janvier 2018, 20 h
Théâtre Granada
Entrée : 30,50 $