Des metteur.e.s en scène de renom ont envoyé une lettre ouverte à la ministre de la culture du Québec Nathalie Roy pour faire entendre les doléances du milieu des arts de la scène.
Des metteur.e.s en scène de renom ont envoyé une lettre ouverte à la ministre de la culture du Québec Nathalie Roy pour faire entendre les doléances du milieu des arts de la scène.

COVID-19: le milieu des arts de la scène demande à Québec d'agir vite

Un collectif de personnalités influentes du milieu artistique dénonce l’inaction de Québec en ce qui a trait à la diffusion des arts de la scène, depuis le début des mesures de confinement.

Il dit aussi regretter de ne pas être inclus dans le processus de déconfinement progressif amorcé. 

Ce collectif a fait parvenir, ce mardi 26 mai, une lettre à la ministre de la Culture et des Communications du Québec, Nathalie Roy, dans laquelle ses signataires regrettent le mutisme dont fait selon lui preuve le gouvernement provincial depuis «neuf semaines» et exigent «de toute urgence» une rencontre avec Mme Roy, afin de pouvoir «participer au processus décisionnel» activement.

Intitulée Pour les arts vivants, cette missive est signée par le metteur en scène Olivier Kemeid, «en concertation avec» sept créateurs de premier plan, dont la directrice artistique du Théâtre Français du CNA Brigitte Haentjens.

Les autres cosignataires sont les metteur.e.s en scène Denis Marleau, Claude Poissant, Martin Faucher, Sylvain Bélanger, Stéphanie Jasmin et Ginette Noiseux.

Leur lettre recueille déjà le soutien de plus de 250 artistes, parmi lesquels figurent de multiples personnalités influentes, tels Christian Bégin, James Hyndman, Evelyne de la Chenelière, Julie Le Breton, Debbie Lynch-White, Macha Limonchik ou Louise Lecavalier.

«Neuf semaines. Les artistes ont attendu neuf semaines, pendant lesquelles, du côté du gouvernement québécois, ce fut, pour rester poli, la grande discrétion, et pour être franc, le silence complet. Lors des conférences de presse, les arts de la scène n’étaient jamais mentionnés», fait observer le collectif, en amorce de sa lettre.

À l’heure où «des programmes [d’aide] viennent d’être suspendus sans que les artistes aient été consultés», les associations professionnelles, notamment théâtrales, se sont «démenées» pour présenter «des plans de relance et de sauvetage» aux autorités culturelles, estime le collectif. «Nous n’avons toujours pas reçu de retour», déplore-t-il. 

La décence de se taire

Les cosignataires dénoncent «le silence et l’opacité» du Conseil des arts et des lettres du Québec, l’interlocuteur gouvernemental privilégié des artistes. Selon eux, «la seule manifestation de soutien concret» provient du public, qui «nous écrit chaque jour pour savoir quand nos portes ouvriront». 

Dans sa lettre ouverte, le collectif dit avoir fait preuve de patience, les artistes ayant reconnu l’urgence des enjeux et accepté les priorités – sanitaires, économiques et éducatives –  de l’action gouvernementale. Mais il demande haut et fort «l’assurance qu’un filet social vienne sauver» ce secteur qui compte des milliers d’emplois.

«Au début, nous comprenions. Les urgences se logeaient en d’autres lieux de la société. [...] Nous nous sommes tus, et les rares fois où nous parlions, c’était pour exprimer toute notre solidarité, notre compassion. Plusieurs d’entre nous ont mis leur talent à contribution, bénévolement. »

En pleine contagion, et face aux nombreux décès qui ont endeuillé la société, la «décence» imposait aux artistes de «se taire», plutôt que de dénoncer prématurément tout manque de leadership, reconnaissent les sept cosignataires.

«Néanmoins, des années de travail ont été balayées par le souffle mortel de la pandémie. [...] Nos programmations, qui se bâtissent sur plusieurs années, ont été déchiquetées par la tornade», poursuivent-ils.


« Le numérique n’est pas la panacée des arts vivants. »
Olivier Kemeid, Brigitte Haentjens et six autres metteur.e.s en scène

«Nous ne sommes pas pris au sérieux» 

Mais à l’heure où le gouvernement commence à mettre en place des meures de déconfinement progressif - dans les écoles et commerces «en région», bientôt étendues à «d’autres secteurs essentiels de notre société» - les signataires estiment qu’il est temps de faire entendre leurs doléances.

«Et nous, et nous ? Prenez votre mal en patience, les artistes, votre tour s’en vient», ironise le collectif, qui regrette le manque d’envergure de la conférence de presse gouvernementale du 22 mai dernier.

«Le jour tant attendu est arrivé : le vendredi 22 mai 2020. Alléluia ! Nous serions sans doute de mauvaise foi de constater que la première annonce destinée au milieu culturel s’est faite sans la présence du premier ministre, car de bonnes nouvelles vont être enfin dévoilées à notre secteur.» 

Au chapitre des annonces espérées le collectif partage sa déception et sa «consternation» : ciné-parcs, «captations et blockbusters : tel est le plan culturel du Québec proposé au monde du spectacle vivant vendredi dernier». 

 «Nous sentons [...] que nous ne sommes pas pris au sérieux» par le gouvernement provincial, écrivent les huit metteurs en scène.

Ils ont l’impression «qu’on nous dira plus tard quand nous pourrons distraire la foule à nouveau, et en attendant, il y a en provenance d’Ottawa la PCU [Prestation canadienne d’urgence] – qui, au bout de quatre demandes, s’éteint.» 

«Que deviendront les artistes par la suite ? Nul ne le sait, rien n’a été dit à leur sujet», s’affligent-ils, en arguant que le secteur de la culture mérite davantage que ces quelques «non-annonces».

La metteure en scène et directrice artistique du Théâtre français du CNA, Brigitte Haentjens est l'une des sept personnalités qui cosignent la lettre ouverte de son collègue Olivier Kemeid,

L'importance du «lien direct» 

Les signataires rappellent l’aspect fondamental du «lien direct» entre l’artiste et le public. 

«Nous méritons plus qu’une possibilité de réaliser des captations dès le 1er juin avec cinq techniciens. [...] Et devant qui ? Sait-on que sans sa présence physique [du public], son énergie, son retour immédiat et palpable, les arts de la scène n’ont pas de sens ? [...] Non, le numérique n’est pas la panacée des arts vivants», interroge la missive.

Olivier Kemeid et les cosignataires demandent donc que le gouvernement mette en place «un calendrier de travail» sur le même modèle que celui obtenu  par le milieu de l’éducation, afin que le milieu des arts vivants puisse planifier «des programmations alternatives qui aient du sens».

«Nous ne désirons pas la lune, mais un dialogue, une visibilité, une écoute », précisent-ils, au nom de la communauté  artistique. 

«Nous sommes un rouage essentiel à la vie démocratique du pays», plaident-ils à la fin de leur lettre ouverte. Le collectif rappelle aussi que plusieurs pays, dont la France, ont annoncé «des mesures concrètes», ou à tout le moins des «promesses», concernant le secteur culturel.

« À quoi bon guérir si nous n’avons plus rien à nous dire ? À quoi bon venir à bout de ce fléau si c’est pour se réfugier dans la consommation vidée de sens, de beau ?» imagent-ils.

« La réinvention, l’expérimentation, le rejet de l’ancien monde, les nouvelles technologies, l’explosion de la normalité et la relation au public repensée, nous n’avons pas attendu la crise actuelle pour les mettre en œuvre. Nous y travaillons depuis très exactement deux mille cinq cents ans», argue par ailleurs le collectif, en faisant valoir sa constante capacité à s’adapter.