Tire le coyote
 Tire le coyote

Conversation de salon avec Tire le coyote

Parce qu’on est chacun à la maison, solidaires en solo, en duo ou en petits noyaux familiaux, votre coop d’information vous propose une chaîne d’entrevues qui nous promène d’un univers à un autre. Cette semaine, brin de jasette avec Tire le coyote.  

Tire le coyote a eu ce qu’on pourrait appeler un timing parfait. 

L’auteur-compositeur-interprète natif de Sherbrooke a bouclé sa longue tournée de spectacles en décembre dernier. Les mois qui viennent de passer et ceux qui s’annoncent devant étaient d’ores et déjà réservés à la création. 

Dans la malle des projets, il y avait un premier recueil de poésie et, peut-être, de nouvelles chansons. Autrement dit, le chanteur était prêt pour la solitude et la nécessaire plongée en soi que commande l’écriture. La pandémie est arrivée dans la foulée, sans trop bousculer les plans.  

« La création entraîne une forme de confinement », résume-t-il.

Avec un grand terrain de jeu, bien sûr, et toute la liberté qui se dessine lorsqu’on pousse les portes de l’imaginaire.  

« J’ai l’impression que ce qu’on traverse collectivement révèle un état dans lequel les artistes sont souvent plongés, cette espèce de vulnérabilité qui s’ouvre sur une réflexion à propos de l’existence et du monde dans lequel on vit. » 

Le quotidien remué a ébranlé nos certitudes. Mais il a aussi réveillé une plus grande conscience sociale. 

« Ce qui m’intéresse le plus, c’est ce qui va suivre. Je suis assez curieux de voir comment on réagira quand on va sortir de tout ça. »

Va-t-on essayer de rattraper le temps perdu en consommant le plus possible, en enchaînant les voyages? Ou bien va-t-on se rappeler que le bonheur existe dans cette lenteur et cette simplicité des jours partagés avec ceux qu’on aime? 

« L’histoire nous dit qu’à la suite d’une grande crise, les gens oublient vite, ils veulent se sentir vivants en laissant derrière la période de marasme dans laquelle ils ont été plongés. Mais bon, je veux être idéaliste et penser qu’on va collectivement tabler sur nos réelles valeurs et priorités, sur ce qui, profondément, nous motive à avancer. C’est rarement la performance et la consommation à tout prix qui sont la turbine de nos vies. Et j’ai besoin de croire que quelque chose se sera déposé en nous. Ne serait-ce que la conscience de l’autre… Actuellement, le virus nous amène à être conscients qu’il y a des gens plus fragiles, il nous oblige à faire attention aux autres. Parce que ce n’est pas nécessairement la peur d’avoir la COVID qui nous habite, quand on est en santé, mais plutôt l’idée qu’il y a des gens pour qui ce virus peut avoir des conséquences tragiques. Et en tant que société, on ne peut pas en faire fi, il faut avoir ce souci de l’autre dans les gestes qu’on pose. Ça, j’aimerais que ça reste. » 

Tire le coyote

Le temps habité

Il souhaite aussi qu’on se rappelle que la culture a adouci le confinement, qu’elle nous a tous aidés à passer au travers des jours plus ternes. 

« On sait que les œuvres artistiques nous accompagnent quotidiennement, mais dans ce contexte très précis, plusieurs en ont pris la pleine mesure parce qu’ils avaient davantage de temps pour lire, écouter de la musique, des séries, des films. L’art a permis d’habiter les heures. »

Habiter les heures. L’expression est jolie. Révélatrice, aussi. Ceux qui n’étaient pas intervenants de première ligne ont eu le loisir de se poser. D’interrompre l’incessante course. De goûter au luxe du temps, à la fois banal et précieux. 

« Le rythme effréné de nos sociétés ne tend pas à ralentir. La pression de performance qu’on s’impose dans chacun de nos rôles, que ce soit au travail ou dans la famille, ça finit par nous rattraper. Collectivement, on est constamment à la poursuite de quelque chose. Le fait de devoir s’arrêter, tout le monde en même temps, pavait la voie à une certaine forme de bilan. »

Tire le coyote (de son vrai nom Benoit Pinette) avait besoin de ce pas de recul. 

« Au terme de la tournée, j’étais épuisé », résume-t-il.

Tant et tellement qu’il s’est posé la question : avait-il vraiment envie de continuer? 

« Ça me donnait un sacré vertige! Quand ma carrière s’est mise à bien fonctionner, mes salles se remplissaient, mes chansons trouvaient un écho plus grand, la reconnaissance publique grandissait. Et ça ne venait pourtant pas gommer l’inconfort que je ressentais. Je suis de nature anxieuse, mais j’ai réalisé qu’on court souvent après quelque chose qui n’est pas la source du problème. La réponse n’est jamais dans le regard des autres, elle se trouve en nous et en notre capacité de s’accepter comme on est, avec nos fragilités, nos zones d’ombre. » 

Janvier 2020 s’est donc amorcé sur une pause nécessaire. Carnet de chansons et six cordes ont été remisés. Un temps. 

« C’est particulier parce que c’est un métier où tu commences à écrire des chansons en espérant qu’elles soient entendues. Dès le premier démo, tu souhaites te faire reconnaître par une compagnie de disques, un public, les médias. Tout est axé sur cette visibilité. Ça finit par t’envoyer le message que ce qui est important dans la musique, c’est d’être vu, parce que c’est ce qui va te permettre de valider ton propre travail, de continuer à l’exercer. 

Et à partir du moment où tu l’as, ironiquement, tu réalises que ça n’apaise rien », dit celui qui remportait le Félix de l’album folk de l’année, en 2018 pour Désherbage, après avoir séduit public et critiques avec ses textes forts, riches d’images et de profondeur. 

« En m’accordant un répit, poursuit-il, j’ai mesuré à quel point ce besoin-là de faire des chansons était viscéral. La motivation est revenue. Prendre conscience de ce qui me rend heureux m’a permis de retrouver une légèreté. » 

Spectacles, mise en marché, ronde d’entrevues : tout prend une autre perspective lorsqu’on se rattache à l’élan premier. 

« Tout est dans l’intention, en fait. Et c’est vrai dans tous les domaines. J’ai une réelle volonté d’écrire des chansons, ça c’est le cœur de l’affaire. Après ça, les belles choses qui peuvent arriver, comme les prix ou les longues tournées, ce n’est que du bonus que je prends avec un grand sourire et une certaine reconnaissance parce que je sais que ce n’est pas facile de vivre de la musique au Québec. Mais ce n’est pas ce qui me propulse, ce n’est pas ce qui compte. »

Aux racines du nécessaire geste d’écrire, il y a la volonté de communiquer, l’appétit de creuser loin, le désir de chanter du signifiant.  

« Prendre sa guitare, gratter, trouver une mélodie pas pire, ça se fait assez rapidement. À partir de là, ça prend un texte porteur. Des fois c’est difficile et des fois, je m’arrache les cheveux de la tête, mais ça continue de valoir la peine de piocher pour écrire. Je ne sais pas d’où ça vient, mais je suis à la recherche de quelque chose. Que les chansons soient personnelles ou non, il y a constamment une quête, un questionnement, une réflexion. Tout ça a une source, forcément, et cette source, c’est l’enfance. Toujours. On grandit, on devient adulte, mais on continue de porter ce qu’on a vécu dans nos premières années. C’est là que j’essaie de retourner pour décortiquer, comprendre, raconter, m’améliorer comme être humain. Parce que tendre vers le meilleur de soi, ça reste le but de l’existence, je pense. C’est le moteur de tout. »

Vrai. 

Et pour ça, le timing est toujours parfait.   

Parce que pendant la belle saison, on sort un peu du giron de nos maisons, les conversations de salon feront relâche pour une petite pause estivale.

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DANS TON COCON

Un livre?  

Quelques recueils de poésie dans lesquels je me suis plongé ou replongé; Là où fuit le monde en lumière de Rose Eliceiry, Tabloïd de Mathieu K. Blais, Les décalages contraires de Mylène Bouchard, Les derniers coureurs de Virginie Beauregard D., Les boucliers humains de Danny Plourde.

Un disque?

Bill Fay – Countless branches. L’histoire de ce Britannique de 77 ans est fascinante. Après deux albums au début des années 70, il a disparu pendant 40 ans, continuant quand même d’écrire des chansons tout en faisant différents métiers, dont gardien de parc à Londres. Il est finalement réapparu sur disque en 2012 et Countless Branches, sorti en février 2020, est son 3e album depuis son retour.

Un film?

Un documentaire, plutôt. Ayant été un grand sportif dans ma jeunesse, j’ai pleinement vécu la dynastie Michael Jordan/Chicago Bulls dans les années 90. J’ai donc adoré revivre cette époque avec le documentaire The Last Dance sur Netflix.

Ce qui t’occupe? 

L’écriture d’un recueil poétique qui s’ancre aux liens de filiation, à la famille, aux legs entre générations. Il est question de ceux qui nous précèdent et qui nous influencent, ainsi que de ce qu’on transmet à notre tour à ceux qui nous suivent. Ça m’amène à revisiter l’enfance, mais aussi à revoir mon rôle de parent, puisque j’ai deux enfants de 8 et 9 ans et demi. Je me suis intéressé à la question de ce qui appartient à la génétique et ce qui vient de l’apprentissage et de l’éducation. On idéalise beaucoup la parentalité avant d’avoir des enfants. C’est vu comme la plus belle chose qui peut nous arriver… Et c’est effectivement la plus belle chose qui peut nous arriver! (rires) Mais on ne se doute pas à quel point ça peut nous confronter dans divers aspects de notre personnalité, dans les mécanismes qu’on met en place depuis qu’on est tout petits. Les enfants sont de grands révélateurs. » 

NOTE

Parce que pendant la belle saison, on sort un peu du giron de nos maisons, les conversations de salon feront relâche pour une petite pause estivale.