Benjamin et Mathieu Gratton
Benjamin et Mathieu Gratton

Conversation de salon avec Mathieu Gratton

Parce qu’on est chacun à la maison, solidaires en solo, en duo ou en petits noyaux familiaux, votre coop d’information vous propose une chaîne d’entrevues qui nous promène d’un univers à un autre. Cette semaine, on jase avec Mathieu Gratton.

Mathieu Gratton n’a pas mis les pieds à Montréal depuis un mois et demi. Le confinement est beaucoup plus doux dans sa maison de Scotstown que dans son appart’ de la métropole. Au cœur de la petite ville du Haut-Saint-François, il y a de l’horizon devant. De l’espace. Du temps. 

« Tout ça confirme le fait que je ne quitterais pas la région. Je dois parfois aller à Montréal pour le boulot, mais mon quotidien est à la campagne. » 

L’humoriste ne connaissait pourtant pas ce coin de l’Estrie. Lorsqu’il s’est mis à éplucher les sites immobiliers, il cherchait un petit lopin vert à acheter. Mais voilà, il a omis de cocher « distance raisonnable de la grande ville » dans ses critères de recherche. 

Scotstown se faufilait donc parfois dans son écran. Il n’a pas cliqué tout de suite sur les photos. Ça sonnait trop village américain. 

« Je me suis retrouvé ici par hasard, finalement. »

Il a craqué pour la troisième maison qu’il a virtuellement visitée. 

« En y repensant, la demeure n’était vraiment pas belle à l’intérieur. L’extérieur était pénible aussi. Et la route, on n’en parle même pas, il faut deux heures d’auto pour se rendre. » Il l’a quand même achetée. Petit à petit, à force de rénos et d’heures investies, il s’est bâti un chaleureux nid. 

« On est vraiment bien chez nous maintenant », précise celui qui a en quelque sorte mené deux chantiers de front.  

Parce qu’en même temps qu’il rénovait son foyer, il construisait les fondations d’une toute neuve plateforme virtuelle. Une capsule web à la fois, il a fait de la page Facebook Le monde de Benjamin un repère et un lieu de rendez-vous pour une communauté toujours grandissante. 

« Je n’en reviens pas. On avait 100 000 abonnés au début de mars [après trois ans d’existence] et on était vraiment fiers. Là, même pas deux mois plus tard, ce sont 145 000 personnes qui nous suivent. C’est incroyable! C’est sûr que le confinement y est pour quelque chose. Les gens ont davantage de temps pour visionner, ils partagent, ça circule. Mais je constate aussi que c’est devenu un ancrage pour les personnes autistes et leur famille. »

Benjamin et Mathieu Gratton

Faire sourire et réfléchir

Lorsqu’il a lancé le projet, en 2017, Mathieu Gratton ne savait pas quelle forme il prendrait. Tout était ouvert. Et encore un peu flou, à vrai dire. Mais l’essentiel était déjà là. Dans son quotidien de père avec un enfant autiste, il avait appris au fil des ans. Il avait envie de partager et transmettre, tout en incluant son fils Benjamin dans l’aventure.  

« Je voulais faire quelque chose de beau et parler de l’autisme, mais je ne me doutais pas que ça allait devenir aussi gros. À l’époque, peu de documentaires québécois avaient été faits sur le sujet. Je me lançais avec cette idée de donner de l’espoir aux gens, de démystifier les choses », explique l’humoriste.  

De fil en aiguille, la direction s’est précisée. Le contenu des vidéos que tournent Mathieu et Benjamin navigue maintenant entre sensibilisation et divertissement. C’est charmant, drôle, touchant, ludique. Tout ça à la fois. 

Tantôt, Benjamin cuisine une recette de Ricardo. Tantôt il prend le métro en solo (ça, c’était avant la pandémie, on s’entend). Tantôt encore, il appelle des personnes âgées pour mettre un baume sur leur solitude. Le moment est attendrissant. Tellement qu’il tire une larme à Mathieu. 

« Ma blonde me le répète : je suis un sensible. Ça m’a ému de constater que Benjamin rendait des personnes si heureuses, de voir que mon fils a ce potentiel-là de mettre un sourire dans le visage des gens. C’est valorisant pour lui, mais c’est gratifiant pour moi de voir qu’on n’a pas tout fait ça pour rien. Ça illustre aussi que cette page ne fonctionnerait pas autant sans la personnalité de Benjamin. C’est un jeune formidable. Il est pratiquement toujours de bonne humeur, il a une candeur incroyable. Il est drôle, maladroitement des fois, volontairement d’autres fois. Le résultat, et la récompense qu’il récolte, c’est que les gens l’aiment. »

Dans le combiné, un moment de silence, le temps d’un plongeon dans les souvenirs. 

« La mère de Benjamin [la comédienne Patricia Paquin] et moi, on fait partie de la grande parade des gens publics qui ont accepté de parler de leurs enfants. Je pense que ça génère du positif pour ceux qui sont angoissés d’avoir un enfant autiste. Je crois que notre expérience peut être porteuse d’espoir. » 

Lorsque Benjamin est né, il y a 18 ans, le contexte était autre. Peu de voix se faisaient entendre sur le sujet.

« L’autisme, ce n’était pas tellement d’actualité... Les parents avec des enfants en grande difficulté ne se sentaient pas très épaulés, ni compris, ni écoutés. Aujourd’hui, si tu croises un enfant qui a l’air différent, tu as le réflexe de penser qu’il est peut-être autiste. Le regard des gens a changé, grâce à des projets comme la série Autiste, bientôt majeur, à laquelle a participé Benjamin. Parce que la puissance d’un réseau de télé comme TVA jumelé à des cotes d’écoute aussi élevées, ça fait en sorte que beaucoup de gens apprennent beaucoup, en peu de temps. L’impact a été très positif. »

Benjamin et Mathieu Gratton

Télé et plans B

Pour véhiculer des projets qui font un pied de nez aux préjugés, la télévision reste un média fort. Dans la mire de Mathieu, il y a d’ailleurs une possible vitrine au petit écran. Le monde de Benjamin pourrait éventuellement rayonner à la télé, des discussions sont en cours à ce chapitre. Sauf que ces jours-ci, évidemment, les projets professionnels sont nimbés d’incertitude. 

« Dans le monde culturel, il y a des gens qui pensent à un plan B. Pour ceux qui vivaient essentiellement du spectacle, c’est épeurant. Moi, je fais surtout du "corporatif". J’ai habituellement une trentaine de dates à mon calendrier par année. Là, pour les prochains mois, je sais que ce sera fort probablement zéro show. Ce n’est pas le fait de ne pas faire d’argent qui est dérangeant. C’est cette impression que ton métier te glisse entre les mains qui donne le vertige. »

L’électrochoc saisit, soit. Mais il secoue aussi la créativité et la solidarité. 

« On est plusieurs à trouver d’autres façons de s’exprimer, en étant présents sur le web, notamment. Je pense à Sylvain Cossette, par exemple, qui interprète ses chansons en ligne et à qui je lève mon chapeau. On ne gagne pas sa vie avec ça, mais on sait que les gens apprécient, qu’ils ont besoin de ce genre de divertissements, surtout ces temps-ci. Il y a une proximité qui se noue entre public et artistes. C’est quelque chose de beau qui se crée. Ce n’est pas rentable, mais c’est beau. »

Et ça nourrit autre chose. Un sentiment d’accomplissement, peut-être. 

Dans l’é-crin de sa maison de Scotstown, Mathieu con-tinue donc de tourner avec Benjamin. Les capsules diffusées sur Facebook sont adaptées au quotidien confiné. Avec pour résultat qu’on voit davantage la dynamique père-fils se déployer devant la caméra. Entre eux, la complicité franche est manifeste.  

« C’est quasiment une fraternité, on se connaît tellement! On ne l’invente pas pour la caméra, c’est le fruit d’un travail de parent qui a commencé jeune, d’une attention portée à l’autre qui est là depuis longtemps. On a passé beaucoup, beaucoup de temps ensemble. C’est un peu intense, de le dire comme ça, mais Benjamin a donné un sens à ma vie. J’ai mon métier, de l’amour, une vie de famille. Tout ça c’est important, mais le sens de ma vie, c’est de faire tout ce que je peux pour que mon fils évolue le mieux possible dans la société. C’est ma mission de m’assurer que les outils nécessaires à son épanouissement sont là. Et qu’il est heureux. »

Petit à petit, une brique à la fois depuis 18 ans, Mathieu bâtit une maison pour Benjamin. Avec des bouts de ciel, de l’espace, du temps. Et un horizon aussi beau qu’à Scotstown.

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Dans ton cocon

Un film?

« Je suis un cinéphile alors notre soirée cinéma, c’est pas mal tous les soirs... et notre sélection est très hétéroclite! On regarde vraiment de tout. Récemment, en famille, c’était Hugo et Twister, ce vieux film de tornades que j’avais vu au ciné-parc lors de sa sortie. » 

Un plat réconfort?

« Les fajitas, un classique chez nous. On fait des soirées thématiques avec de la musique mexicaine. Le problème, maintenant, c’est que notre Google Home s’en souvient. Chaque fois qu’on lui demande de mettre de la musique, ce sont des airs mexicains ou cubains qu’il nous pousse dans les oreilles. »

Un souhait?

« On est une société qui surconsomme et qui ne s’arrête pas beaucoup. Là, c’est comme si, en confinement, on profitait de la vie avant notre retraite. Tout ce qui nous manque, c’est le droit de voir du monde. J’avais déjà cette mentalité qu’on peut vivre dans un peu moins de luxe, mais en avoir autant en fin de compte, parce que le confort, ce n’est pas seulement l’argent, c’est aussi être heureux au quotidien. J’espère qu’après la pandémie, on va se donner le droit à un rythme de vie moins stressant, qu’on va consommer moins de choses inutiles, qu’on va opter pour des trucs locaux et passer plus de temps avec nos familles. »