Marie-Louise Arsenault
Marie-Louise Arsenault

Conversation de salon avec Marie-Louise Arsenault

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Vendredi, fin d’après-midi. Marie-Louise Arsenault vient de quitter la tour de Radio-Canada. Comme chaque dernière journée de la semaine, c’était diffusion du cabaret hebdomadaire de Plus on est de fous, plus on lit. L’émission littéraire est restée fidèle au poste depuis le début de la pandémie. À l’heure où le premier ministre Legault orchestre son point de presse quotidien, l’animatrice ouvre son micro en direct du studio 18. Pétillant et profondeur continuent de se voisiner joliment pendant son temps d’antenne. Ce qui a bougé derrière la console, ce n’est pas tant la formule ni la recette que la façon de travailler.

« Tout se fait au téléphone », résume l’animatrice qui avait l’habitude d’accueillir chaque semaine une quarantaine d’invités en studio.  

Le changement est majeur pour le rendez-vous, bâti autour de ce que permet la chimie du plateau.  

« Le concept de notre émission, c’est de réunir des gens, de faire une célébration chaque jour. Là, tout le monde est ailleurs, on est dans une radio très distanciée. »

L’équipe a appris sans grande surprise que le même scénario se répéterait lorsque l’émission reprendra cet automne. 

« On en a pour plusieurs mois à travailler ainsi. Ce qui inquiète, c’est la gestion des entrées et des sorties des invités dans la bâtisse. Ça fait beaucoup de monde… Tant qu’il n’y aura pas de médicaments ni de vaccins, on ne pourra pas revenir à ce qu’on faisait. On est tout de même en train de réfléchir à la possibilité de déplacer notre cabaret du vendredi dans le studio 12, plus grand, où on pourrait se réunir à bonne distance. Mais bon, il faut se réinventer. Tout le monde le fait, on n’a pas trop le choix, alors on fonce. Et on garde le sourire. »

En pensant, entre autres, à tous ceux qui tendent l’oreille, avec l’esprit ouvert et le besoin de se faire raconter ce qui se peut, ce qui se rêve, ce qui sera peut-être demain.  

« La radio c’est, je trouve, le média par excellence en temps de crise et les témoignages que je reçois me disent que les émissions radiophoniques accompagnent beaucoup les gens, en ce moment. »

La veille, un bouquet de fleurs est arrivé en studio. Sur la petite carte signée « Monsieur Magoo », il y avait un mot : merci de tenir le fort. 

« C’est tellement touchant, ça m’a fait chaud au cœur. J’accueille ça avec humilité, mais le fait de savoir que ce qu’on fait a un sens pour nos auditeurs m’aide beaucoup à ne pas mettre de l’énergie sur ce que j’ai perdu et à garder plutôt le focus sur ce que j’ai gagné. J’ai l’énorme privilège d’être en ondes tous les jours, de continuer à faire ce que j’aime le plus au monde et, peut-être, à ma petite échelle à moi, d’aider un peu certaines personnes à traverser ces temps particuliers. »  

Marie-Louise Arsenault

Des penseurs et des ancrages

Entre trucs importants (le bonheur insoupçonné de faire une entrevue en ondes avec quelqu’un qui a encore une ligne téléphonique fixe) et pensées partagées (non mais, on s’ennuie de croiser des gens, quand même!), on cause de l’ilot vert qu’est le mont Royal, à deux pas de chez elle. Des façons plurielles de rester zen. Des festivals qui nous manquent. De l’importance et de la pertinence des journalistes en temps de crise. Du besoin de lumière et d’espoir qu’ont les gens, en ce moment. 

« Ça, j’essaie vraiment de ne pas l’oublier. » 

Le caractère inédit des dernières semaines appelle une certaine réflexion. Il met aussi en lumière la nécessité de revoir nos repères, de repenser nos ancrages. De retrouver aussi certaines zones de normalité. 

« À l’émission, on reste fidèle à l’esprit qui nous caractérise. Il y a encore des moments de rire et d’imagination absolue. On a notre façon à nous de traiter de la crise avec des philosophes, des penseurs, des intellectuels, des sociologues, des économistes, tous ces gens qui viennent nous exposer leur vision réfléchie du monde. Ce sont des scientifiques, eux aussi, il ne faut pas l’oublier. On pense ces jours-ci beaucoup aux médecins et aux chercheurs en sciences pures, mais il y a aussi tous ceux qui baignent dans les sciences sociales qui sont dépositaires d’un savoir dont on a besoin. Leur point de vue est très important dans des moments comme ceux qu’on traverse. »  

L’écologie et une économie repensée, qui délaisserait le profit et la croissance à tout prix, sont au cœur des idées de plusieurs penseurs. 

« Ramener le citoyen au cœur des réflexions de l’État, arrêter la course à la performance, à la rapidité et à la surexploitation de la nature sont des réflexions qu’on entend beaucoup ces dernières semaines », remarque Marie-Louise. 

On rêve d’un avenir autre, on espère qu’il y aura du mieux au terme de la crise… mais on sait aussi que la répétition de ce qu’on connaît est un scénario possible.   

« On jasait récemment avec le sociologue et historien Gérard Bouchard qui recensait toutes les crises qu’on a traversées au cours des décennies. Il a évoqué la grippe de Hong Kong de 1969, qui a fait des millions de morts, il a aussi parlé du 11 septembre et des changements qu’on attendait, mais qui ne sont jamais venus. Il n’était pas super positif, en fait. La grande fracture, le changement de cap, il n’y croit pas tant que ça. »

À micro ouvert, les voix des uns et des autres s’élèvent, s’entrechoquent et se font écho chaque semaine. Les mots des écrivains, des auteurs, des poètes et des rappeurs continuent de nous raconter. D’ouvrir grand les portes de l’imaginaire.

« Je crois que c’est Monique Polak qui a dit à ses étudiants : on peut tout imaginer, et c’est très important de continuer à imaginer, de se figurer le monde tel qu’on le veut quand ça ne va pas bien. Ça amène notre regard plus loin. Cette vision-là, je l’ai retenue, j’y trouve une parenté avec plusieurs des récits de prison que j’ai lus. Je pense, entre autres, à ces écrivains africains qui ont raconté comment, pendant leur enfermement, c’est l’imagination qui les avait sauvés. Alors imaginons! C’est salvateur intellectuellement, émotivement, psychologiquement. »

À travers le combiné tendu en direct chaque après-midi aux uns comme aux autres, il y a des étincelles, des moments de grâce, des bulles d’humanité. Beaucoup de vrai, aussi. 

« Quand j’ouvre mon micro ces semaines-ci, j’ai l’impression d’être vraiment connectée sur la vibe du monde. C’est très spécial comme feeling. Bon, ça sonne un peu ésotérique, mon affaire, mais c’est ce que je ressens. Alors je m’assume! (rires) Les gens sont extrêmement authentiques en ce moment. Dans cette zone de fragilité qu’on visite, il n’y a pas de bullshit. Et ça, j’aime ça. Ça fait du bien. » 

Vrai, ça fait du bien. Autant que des rendez-vous radiophoniques où s’amalgament brillamment pétillant et profondeur.

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Dans ton cocon

Un livre?

J’en ai deux sur ma pile. D’abord Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau, paru à La Peuplade. Plein de gens autour de moi m’ont dit que c’était majeur. J’avais lu son premier, Chanson française, et j’avais beaucoup aimé. Je souhaite aussi me plonger dans l’univers d’Hilary Mantel, une grande écrivaine anglaise contemporaine qui a remporté deux fois le Booker Prize et qui a signé Wolf Hall, Bring Up the Bodies et The Mirror and the Light, une fascinante trilogie qui s’ancre au XVe siècle et que je souhaite lire cet été. 

Un disque?

Capitaine Canada, le nouveau projet d’Alaclair Ensemble, que j’écoute en boucle depuis quelques jours. J’aime aussi beaucoup le nouveau disque de Zen Bamboo, GLU. Ça rocke, c’est bon. Après ça, je craque pour tout ce qui est soul, R&B, funk, hip-hop et j’adore les albums que fait Amerigo Gazaway. Ça groove, c’est moderne, ça rend de bonne humeur, ça fait danser. 

Une pensée?

Ce qui me fait beaucoup de peine, en ce moment, c’est la violence faite aux femmes et aux enfants qui n’ont pas de répit parce qu’ils sont coincés à la maison en raison du confinement. Et comme la musique a toujours été une forme de réconfort et d’épanouissement pour moi, je pense aussi beaucoup à mes amis artistes pour qui les temps sont durs. Ils ne faisaient déjà plus d’argent avec la vente de leurs disques, voilà que les spectacles sont tous annulés. Combien de temps ça prendra avant qu’ils puissent jouer à nouveau devant un public? Même chose pour les acteurs. Ma crainte, c’est que l’art, tous ces rassemblements avec un objectif noble, ces lieux qu’on fréquente en groupe et où il y a création de sens, de beauté et d’unité, que tout ça se trouve fragilisé par la crise. Ça me fait capoter que ça n’existe pas en ce moment parce que je pense que c’est très important pour l’être humain; de tout temps, ça a existé. J’ai peur qu’on se résigne, qu’on se dise que c’est ça notre existence, maintenant. En même temps, c’est tellement contre nature! On a besoin des gens, besoin des contacts humains, besoin de se connecter ensemble à travers l’art.  

Ce qui t’occupe?

Plus on est de fous, plus on lit se termine le 19 juin, mais je prépare aussi une deuxième série d’entrevues pour Métier journaliste, qui revient cet été. Tous les samedis à 13 h, on va présenter de grands entretiens avec différents journalistes dont Anne-Marie Dussault, Marie-Maude Denis, Réjean Tremblay, Yves Boisvert, Daniel Lessard, Monic Néron. Après, les vacances, je reprendrai Plus on est de fous à la radio et Dans les médias, à la télé. Karine Tremblay