Janette Bertrand
Janette Bertrand

Conversation de salon avec Janette Bertrand

Parce qu’on est chacun à la maison, solidaires en solo, en duo ou en petits noyaux familiaux, votre coop d’information vous propose une chaîne d’entrevues qui nous promène d’un univers à un autre. Cette semaine, on parle avec Janette Bertrand

Il me semble que Janette Bertrand a toujours été un temps en avant de la parade, quelques pas devant la proue de son époque.  

Il me semble encore que le temps, elle en a fait son affaire en n’hésitant jamais à aborder les sujets tabous du moment, et en affichant encore aujourd’hui une énergie rare qui la garde tout le temps dans l’action. Même à 95 ans, elle est jeune.

« Je n’ai jamais cru que j’avais l’âge que j’ai. En fait, l’âge, pour moi, ça n’a pas beaucoup d’importance. Évidemment, je mesure les années qui sont passées. Mon corps me le rappelle d’ailleurs chaque jour. Mais quel âge j’ai, en dedans? Je ne sais pas. Je suis un être humain qui a, disons, beaucoup d’expérience. »

Et autant d’appétit pour la vie. 

« Ça vient beaucoup de mon père, je pense. C’est de lui que je tiens cet élan. » 

Il y a aussi qu’à l’âge de 20 ans, Janette Bertrand a côtoyé l’ombre de la mort. Atteinte de tuberculose, elle toussait à s’en cracher les poumons au sanatorium de Sainte-Agathe. Autour d’elle, les gens mouraient « comme des mouches ».

« Ma mère a été emportée par la maladie. La tuberculose était une épidémie qui décimait alors des familles entières. On a oublié tout ça. C’est bon signe. Ça veut dire qu’on va se sortir de la pandémie actuelle, qu’on va éventuellement passer à autre chose. Moi, dans ce temps-là, pendant les dix mois où j’ai été confinée à mon lit, j’étais dangereusement atteinte. À un point tel que j’étais certaine que j’allais mourir. »

Elle est ressortie sur ses deux jambes, avec des poumons guéris et l’envie d’embrasser tout ce que l’existence avait à proposer. 

 « Il me reste une petite cicatrice aux poumons, ce qui fait que je suis extrêmement prudente ces temps-ci. Je veux vivre et je sais que le virus ne fait pas de cadeau. »

Neuf décennies et demie de vie au compteur, ça permet de relativiser. De prendre un certain recul face aux événements sur lesquels on n’a aucune emprise.  

« J’ai vécu beaucoup de choses, c’est certain. J’étais adolescente pendant la guerre. Je me rappelle, j’ai eu peur que mon chum d’alors, qui n’était pas mon mari, mais mon cavalier, parte au front. Comme il était étudiant, il est resté au pays. Je pourrais replonger loin dans mes souvenirs, mais je ne suis pas quelqu’un qui pense beaucoup au passé. J’ai trop de choses à faire au présent! »

Comme inviter les aînés à rédiger leurs mémoires avec le projet Écrire sa vie. Via des capsules diffusées en ligne et chapeautées par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, Janette Bertrand entre dans le salon des gens, leur donne des trucs pour se raconter, leur montre le chemin pour remonter le fil de leur histoire personnelle. 

Le rendez-vous est couru et apprécié.

« Ça fonctionne très fort, je reçois énormément de courriels. C’est arrivé un peu par hasard. On m’avait invitée à écrire une lettre pour des résidents, à Pâques. Mais une lettre, ça prend une minute à lire et après, c’est fini. J’ai réfléchi à ce que je pouvais faire. Il était impensable d’aller dans les résidences, je suis moi-même dangereusement dans la tranche d’âge des personnes qui meurent du coronavirus. »

Elle a proposé un cours en plusieurs étapes qui guiderait les personnes âgées dans un projet personnel d’écriture. Les capsules d’une dizaine de minutes sont tournées chez Janette chaque vendredi, avant d’être mises en ligne le dimanche. Dès le 18 mai, elles seront aussi diffusées sur MAtv. 

« J’ai dû convaincre mon chum de devenir mon producteur, parce que la technologie, ce n’est pas tellement sa tasse de thé. Mais on y arrive bien », dit en riant celle qui n’a rien perdu de son naturel lorsqu’elle s’adresse à la caméra.

Pour se protéger du coronavirus, Janette Bertrand reste sagement confinée chez elle depuis des semaines. Ça ne l’empêche pas de prendre la parole publiquement. En mars dernier, elle a répondu à l’invitation de Guy A. Lepage et grâce à la technologie, elle a pu être virtuellement présente sur le plateau de Tout le monde en parle. —

Une société à changer

« Je veux rappeler aux gens qu’on vaut quelque chose, qu’on est encore capables de réaliser des trucs, même à 95 ans. Et puis, dans le contexte actuel, on a tous besoin de se changer les idées, de s’occuper pour meubler la solitude. Raconter sa vie, on le fait pour soi d’abord. Et peut-être pour les autres, pour laisser une trace, pour faire un bilan personnel. Ça garde dans l’action et ça, c’est important. Je suis convaincue que les personnes âgées doivent avoir des projets. Sinon, c’est trop difficile de vivre au jour le jour, en se berçant et en regardant la télévision. »

Se laisser glisser dans un certain immobilisme peut être tentant, mais ce n’est pas la voie à emprunter, répète-t-elle.   

« C’est sûr que moi, qui ai mal partout, ça me tente, des fois, de juste me bercer. Mais il ne faut pas. J’allais faire du Pilates deux fois par semaine avant la pandémie. Maintenant que c’est fermé, je fais de la bicyclette stationnaire. Quinze minutes par jour. Après notre coup de fil, je m’en vais pédaler! C’est forçant. Mais ça donne des résultats. Je suis en forme, je le fais pour le rester. Parce que si je m’assois, je ne me relève plus. Il faut rester en mouvement. »

Il faut aussi changer les paradigmes de notre société qui n’en a que pour la jeunesse, insiste l’écrivaine.

« On est dans une société de consommation qui n’aime pas beaucoup les vieux. Je ne veux pas qu’on les mette de côté, qu’on dise aux gens qui ont tout juste 50 ou 60 ans qu’ils sont finis. Actuellement, c’est ce qu’on fait. Ça n’a pas de bon sens. On vit dans un drôle de monde. »

Impossible de parler du sujet sans évoquer les drames vécus dans les CHSLD, ces dernières semaines. 

« C’est une claque en pleine face qu’on a reçue. Qu’est-ce qu’on fait de nos vieux? On les tasse, on les met dans un coin. Cette société, il faut la changer. Quand je le dis, ça a l’air tellement gros… Mais ça se change, une société. Regardez, la situation des femmes, comment elle a bougé en quelques décennies. Présentement, il y a une question que chaque jeune, chaque adulte devrait se poser : est-ce que je veux finir mes jours comme ça? »

Faire avancer la société, Janette Bertrand y croit. Depuis longtemps. 

« J’ai écrit 53 Avec un grand A d’une heure et demie, ce qui équivaut à des films. De tous ceux-là, celui qui a le plus changé les choses, et c’est ce qui m’importe, c’est l’épisode sur la violence conjugale. Je ne sais pas d’où ça vient, mais j’ai toujours eu le désir de m’intéresser à des sujets qui apportaient quelque chose à la collectivité. »

Parce que Janette Bertrand a toujours eu ce besoin d’être en mouvement. Qu’elle pédale sur un vélo stationnaire ou qu’elle réinvente le monde dans un roman ou au petit écran. 

Ça vous intéresse?

Écrire sa vie : informations et capsules disponibles sur le site centreavantage.ca

Janette Bertrand

Dans votre cocon

Ce qui vous occupe?

L’écriture de mon prochain roman, qui devrait sortir en octobre. Je me suis dit que le mouvement #MeToo avait changé beaucoup de choses, mais surtout chez les femmes. Avant, personne ne nous croyait lorsqu’on disait qu’on avait été abusées. Plus maintenant. 

Pour le livre que je suis en train d’écrire, je me suis placé dans la posture d’un gars. Un homme ordinaire de 39 ans qui fait ce que j’appelle un viol ordinaire. Parce que le viol ordinaire, ce n’est pas un inconnu à cagoule que tu croises dans une ruelle. C’est souvent le conjoint ou l’ami. Ce qui m’intéressait, c’était de raconter comment ce gars-là allait se comporter après son geste. Je plonge le lecteur dans son histoire avec sa blonde, sa mère, son père et ses chums de gars. 

C’est un livre qui dit ce que j’aimerais que les hommes deviennent, ce qu’ils gagneraient à comprendre. Plusieurs vont dire en détournant la tête : « moi, je ne suis pas un violeur, ça ne me concerne pas. » Mais je crois sincèrement que si les hommes n’unissent pas leur voix à celle des femmes, s’ils ne s’occupent pas aussi de l’égalité, il n’y en aura pas. 

Une lecture?

Lire, c’est ma récréation. Présentement, c’est comique, je relis des romans que j’ai dévorés pendant mon premier confinement à 20 ans, comme ceux de Tom Wolfe et Collette. Je découvre d’autres choses en les parcourant à nouveau. Je suis aussi plongée dans La découverte du Canada, une série en trois volumes illustrés qui rassemblent les rapports que Jacques Cartier et Samuel de Champlain devaient remettre au roi. Ça nous amène une autre perspective du pays à l’époque où on ne voyageait que parle fleuve. C’est écrit en vieux français et c’est passionnant pour moi qui ai étudié en littérature et en histoire à l’université. 

Un moment précieux?

Je vis en couple, je suis très privilégiée, mais j’ai aussi une grosse famille, avec trois enfants, huit petits-enfants, et six arrières-petits-enfants dont je m’ennuie. Je ne les vois pas, je suis très raisonnable, parce que je sais que le virus est dangereux, alors je ne sors pas. Pour garder contact, on fait des zoom, mais oh, ça, c’est quelque chose! Ma famille m’a organisé un zoom surprise pour mon anniversaire. Ils étaient 24 dans l’écran, tout le monde parlait en même temps, c’était fou! Même si la technologie a ses faiblesses et qu’elle ne remplace pas le contact humain, j’étais très contente.