France Beaudoin
France Beaudoin

Conversation de salon avec France Beaudoin

SHERBROOKE — Tout le monde sera d’accord là-dessus : France Beaudoin est une rassembleuse. Une joueuse d’équipe qui sait transformer un plateau de télé en presque fête de famille, une intervieweuse attentionnée capable de convertir une entrevue en terrain ouaté où peuvent se raconter toutes les confidences. 

C’est pareil dans la vie. 

On l’appelle et tout de suite, elle prend des nouvelles. Pas pour la forme et jamais pour le show. L’oreille qu’elle tend est sincère. Les questions qu’elle pose sont pétries de sensibilité.

D’entrée de jeu, on jase de la smala. Du quotidien bousculé des enfants, des choses mises en place à la maison pour normaliser une situation qui ne l’est pas.  

« Dans l’ensemble, ça va bien. Parfois, à des moments différents pour chacun, on sent que les points d’interrogation s’invitent dans la réflexion. C’est normal. On nage dans l’inconnu, on pense à ceux pour qui la maladie frappe fort. C’est une période qui nous propulse dans les bilans. Je le constate également au travail. On me propose des choses vraiment différentes. Des trucs en télé, mais pas seulement. Il y a une autre façon de concevoir les projets. De les penser, aussi. On entre dans le registre de l’autonomie, du durable. C’est très stimulant. Les possibilités sont différentes, mais elles ne sont pas moins pertinentes ni moins créatives. »

La créativité, justement, reste un précieux atout pour rebondir. En temps normal comme en période de crise.  

« Je discutais avec les enfants, l’autre jour, à propos de ce qu’ils apprennent en ce moment. C’est comme s’ils avaient un cours intensif sur l’empathie, la solidarité, la force humaine, la résilience, la capacité de composer avec moins. Ce n’est pas de l’ordre scolaire, mais ce n’en est pas moins important. »

En direct de chez France, le temps est doux, les journées défilent à bon rythme. Ces semaines-ci, l’animatrice et productrice passe des heures au téléphone à trouver un plan B, puis un plan C. Puis à rebrasser les cartes pour faire de nouveaux scénarios, envisager des avenues autres, voir ce qui se peut en studio. 

Avant que la pandémie nous assigne tous à domicile, la femme-orchestre avait plusieurs projets en branle. Certains sont sur la glace, d’autres pourront sans doute être tournés, moyennant des aménagements de plateau « et toujours dans le strict respect des règles de sécurité ». 

La compagnie Pamplemousse Média (qu’elle a fondée avec Nancy Charest) n’est pas épargnée par le séisme. Pour se maintenir à flot, l’entreprise a resserré ses finances. 

« On a dû faire des mises à pied temporaires. On n’avait pas le choix, mais j’ai trouvé ça épouvantable, terriblement difficile et déchirant. En ce moment, on pédale doublement avec, dans la tête et dans le cœur, tous ces membres de l’équipe qu’on souhaite rembarquer dans le bateau le plus vite possible. » 

Se réinventer

La créativité, encore et toujours, permet de se redéfinir. La télévision, réputée pour être un média lourd et exigeant, se réinvente à vitesse grand V.  

« Le minimalisme qui s’impose n’est pas inintéressant. On a une grande capacité d’adaptation, et ça, parfois, on l’oublie. » 

En direct de l’univers a dû terminer sa saison plus tôt, mais l’émission figure toujours à la grille d’automne d’Ici Télé.  

« On fait des plans. C’est possible de revoir la formule autrement, toujours en respectant les consignes de distanciation sociale. Évidemment, il y a des trucs qui ne fonctionnent plus. Les chorales de 100 personnes, on oublie ça. » 

L’émission Pour emporter pourrait aussi être enregistrée sans public et avec une certaine distance, explique France. 

Celle-ci a déjà ouvertement parlé de sa légère tendance à verser dans l’hypocondrie. Une pandémie pareille, c’est un sale temps pour ceux qui ont l’imaginaire débridé en matière de santé, non? 

« Il faut que je me gère pour ne pas laisser trop de place à ça [rires]. Mais honnêtement, je suis tellement occupée à tenir le gouvernail de la boîte que je n’ai pas le temps de m’en faire et de glisser dans l’angoisse. »

Sauf, peut-être, quand son chum arrive de l’épicerie avec les courses. Là, un petit ballet alimentaire se déploie dans le garage. L’eau et le savon frictionnent les emballages. Les denrées font une quarantaine de 48 heures avant d’être admises dans la maison. 

« C’est toute une chorégraphie! » raconte France en riant. 

On est plusieurs à la danser, j’ai l’impression. Jamais on n’aurait pensé se méfier autant d’un sac de patates ou d’un bouquet de brocoli. 

La pandémie risque de laisser des traces. L’après tout ça est encore flou, on ne sait pas encore ce qui va se déposer en soi. Mais on en pressent un peu les contours. 

« Je pense qu’il y a quelque chose dans le rythme plus lent qui va rester. Présentement, je n’ai pas le choix de travailler fort, mais il y a un ralenti qu’on observe autour. Et ce ralenti a du bon. »

Précieux temps

Il y a aussi le rappel net et franc que, du jour au lendemain, les choses peuvent changer, bouger, s’arrêter.  

« Cette conscience-là, je l’avais déjà parce que la maladie de mon père, survenue brusquement, m’avait profondément marquée. Le shutdown planétaire auquel on assiste me ramène à cette urgence de vivre. Les trucs qu’on remet à plus tard, pour moi, ça ne se peut plus. C’est maintenant que les choses se passent. Avec une vision à long terme, bien sûr. Mais il n’est pas question d’être sur le pilote automatique. » 

Pas question, non plus, de laisser la distance plomber le quotidien. On reste chacun chez soi, là-dessus, pas de compromis. Mais les avancées technologiques permettent un « voisinage virtuel » qui ne manque pas de saveur ni d’étincelles. 

« Récemment, on a célébré le 81e anniversaire de ma mère, à distance. »

Une fête qui aurait pu passer dans le beurre s’est transformée en mémorable moment. Le clan Beaudoin en entier s’est donné rendez-vous via l’écran. Le party a été ponctué de fous rires, de souvenirs, d’anecdotes racontées. 

« Avec les enfants, on avait passé une soirée à faire un montage de photos. Quand est venu le moment de se dire au revoir, ma mère a confié que c’était l’une de ses plus belles fêtes. Ça s’est fait dans la simplicité, parce qu’on n’avait pas d’autres choix, mais ça a donné des retrouvailles d’exception, qui n’ont rien coûté à personne. On a juste consacré du temps à ce moment-là. » 

Le temps est une richesse, on le redécouvre collectivement. 

Coup d’œil à l’horloge. Bientôt 16 h. Les journées filent en mode professionnel, mais l’heure de l’apéro est un retour aux sources et aux siens non négociable pour France Beaudoin. « Les 5 à 7 virtuels avec ma mère et celle de Vincent, avec les membres de la tribu, c’est sacré. »

Le temps est une richesse, on l’a dit. Et celui qu’on passe avec les siens est un trésor.

Le 21 mars dernier, l’équipe d’En direct de l’univers, pilotée par France Beaudoin, a mis en ligne un clip réalisé en multiplex. Celui-ci était destiné aux téléspectateurs qui ont vu la saison se terminer deux semaines plus tôt, mais aussi aux travailleurs de première ligne de la crise de la COVID-19.