Anaïs Barbeau-Lavalette
Anaïs Barbeau-Lavalette

Conversation de salon avec Anaïs Barbeau-Lavalette

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Parce qu’on est chacun à la maison, solidaires en solo, en duo ou en petits noyaux familiaux, votre coop d’information vous propose une chaîne d’entrevues qui nous promène d’un univers à un autre. Cette semaine, on discute avec Anaïs Barbeau-Lavalette.

 L’air est bon dans le coin de Potton. Mais la couverture cellulaire a ses caprices. Anaïs Barbeau-Lavalette me parle en marchant dans les sentiers qui bordent sa maison de campagne. « Le seul endroit où j’ai du réseau », explique-t-elle. Depuis six semaines maintenant, sa famille et celle d’un couple d’amis se sont installées dans ce cocon loin de la ville. Quatre adultes, cinq enfants âgés entre deux et neuf ans : du calme, du mouvement, de l’agrément. 

« Ce sont nos meilleurs amis, avec lesquels on est copropriétaires de la maison depuis longtemps. On a fixé des balises de groupe, mais sincèrement, c’est assez idéal comme contexte de confinement. Je me trouve privilégiée d’être en nature, avec des petits qui m’enracinent. Parce que tu ne peux pas te noyer dans les inquiétudes, avec des enfants autour. Tu embrasses un discours forcément porté sur l’avenir. »

Dimanche devait être une journée de grande manifestation. La première de Mères au front. Anaïs fait partie de celles qui ont lancé et porté le mouvement. Elle nous rêvait nombreuse et nombreux à dire haut ce qui ne va pas dans une gouvernance à courte vue. Elle nous voyait des milliers à marcher pour la suite du monde en revendiquant plus de courage politique au chapitre des décisions environnementales.  

« On a lancé Mères au front quelques jours avant le début de la pandémie. Tout de suite, on a senti un engouement. Une nécessité. » 

L’appel à l’action québécois est devenu pancanadien en trouvant écho auprès du mouvement For Our Kids, issu du Canada anglais. Des mères de partout au pays ont dit : enfin! 

« On a vu qu’elles cherchaient un cri auquel se rallier. Toutes, on se sent impuissantes au quotidien, mais on sait qu’on ne l’est pas, on sait que le lien à nos enfants, ce lien au futur, nous donne une force qui ne ressemble à aucune autre. »

Sauf qu’il n’y avait pas de canal pour l’exprimer. 

« Notre appel à la mobilisation a généré une grande vague de oui. Oui à cette force vive portée par l’amour qu’on a pour nos enfants ou ceux des autres. Parce que plein de femmes et d’hommes qui ne sont pas parents joignent notre groupe. La protection de la planète, elle interpelle tout le monde. » 

Cet élan devait se traduire par une prise de parole le jour symbolique de la fête des Mères, à Ottawa. La pandémie a changé les plans. Devant le parlement, il n’y aura dimanche que des tulipes.

La masse militante sera ailleurs. Sur le web. Avec au bout des doigts un bouquet de lettres audios à faire fleurir sur la toile. Parce que de belles et grandes choses peuvent se dire dans le creux de l’oreille, Mères au front lance une série de balados. 

Le rendez-vous audio racontera l’action de différentes mères, dans différentes sphères. Le premier de la série est en quelque sorte une révérence à la filiation, un coup de chapeau à celles qui ont été mères avant nous.  

Anaïs Barbeau-Lavalette

Comme des câlins virtuels

« On sera plusieurs à ne pas pouvoir prendre nos mères dans nos bras le 10 mai. C’est souffrant. Notre mouvement est tourné vers les générations futures, mais dimanche, avec un prologue poétique et politique, on honore nos mères. On est faites de ce qu’elles ont déposé en nous. À notre tour, on a semé une vie. Maintenant, dans un monde qui semble déraper, on défend cette mise au monde. On élève la voix pour dire le caractère précieux de la vie. On monte au front pour gueuler qu’il faut la défendre, cette vie. » 

Le mot gueuler est pesé. Il vient avec un ras-le-bol affirmé et assumé. 

« L’amour pour nos enfants est le moteur de tout. Mais il y a aussi une colère contre ceux qui prennent des décisions insensées pour l’avenir. On attend d’ordinaire des femmes et des mères qu’elles soient douces. Mais quand la mère crie, tu l’écoutes. Là, on crie. On est écœurées d’être fines. Le “ça va bien aller”, ça fera. Parce que ça ne va pas bien aller du tout si on retombe dans les mêmes patterns. » 

La crise actuelle révèle l’immense urgence de reprendre les rênes, « de dire au gouvernement de ne pas être irresponsable en nous remettant dans le même sillon, souligne Anaïs. C’est viscéral, ça vient des tripes quand une mère dit : tu es en train de tuer le sol sur lequel j’ai appris à marcher, celui sur lequel mes enfants font aussi leurs premiers pas ».

Dans le propos de l’auteure et cinéaste, il y a cet idéal d’un gouvernement qui agit en « bonne mère de famille ». En gardant le focus sur la nécessité de prendre soin. Materner, au fond, c’est ça. Veiller. Faire pour le mieux. La maternité réveille du beau, révèle du grand.  

« Personnellement, ça m’a connectée à une force indéfinissable. Je ne savais pas que j’avais en moi cette rassurante puissance. Me rappeler que j’ai mis au monde, ça m’ancre jusqu’au plus profond de la terre. L’arrivée des enfants, ça te fait éclore, ça te fait sortir de toi. Ce n’est pas toujours simple. Il y a un équilibre très difficile qui est toujours à trouver, un questionnement permanent entre notre désir de liberté et notre désir de prendre soin. »

Agir ensemble

Souvenir d’un autre printemps. Quand le carré rouge a fait trembler Montréal.   

« Je voyais les manifestants défiler et moi, j’étais entre les couches et l’allaitement, je berçais ma fille. Pour protéger ma petite, je ne descendais pas dans la rue, mais j’étais frustrée. Je me questionnais : la colère était-elle conciliable avec la maternité? Mon histoire personnelle est marquée par le départ de ma grand-mère, partie se battre en abandonnant ses enfants. Je refusais de me dire qu’une mère ne peut aller au bout de ses élans de revendication, de son désir de justice et d’une certaine part de colère pour plus d’égalité. »

« Je suis libre ensemble, moi », a-t-elle écrit en finale de La femme qui fuit, livre pivot dans lequel elle raconte cette grand-mère qu’elle n’a pas connue. Ce « ensemble », elle y croit, le chérit. À petite comme à grande échelle. Avant les enfants, elle a notamment travaillé dans les camps de réfugiés en Palestine, dans les bidonvilles d’Amérique centrale. Être au front était une évidence.   

« J’avais l’impression d’avoir les pieds sur le champ de bataille, de faire ma part. Ça me remplissait. Quand j’ai eu les enfants, l’engagement s’est déplacé dans ma maison. Je voulais faire pousser les meilleurs petits êtres vivants possible. »

Trois grossesses rapprochées, ça veut dire quelques années à baigner dans l’heureux tourbillon de la petite enfance, à être happée par un quotidien fait de doux et d’impératifs. 

« Même si, dans ma vie, j’ai vu de l’injustice, des affaires choquantes, des gens mourir, je suis assez douée pour le bonheur. Habituellement, je tourne les yeux vers le soleil. Mais depuis un an, je trouvais ça plus difficile. Je regardais mes enfants grandir et je me demandais pourquoi je n’étais pas en train de me battre pour leur assurer un avenir. J’ai frappé un mur d’impuissance. J’ai rencontré ma tristesse de plein fouet. » 

Comme un réflexe de survie, elle a appelé Laure Waridel. Elles se sont retrouvées autour d’un café. Mères au front est né dans la foulée de cette tasse partagée. 

« Tous ensemble, on a un pouvoir véritable. Les décideurs sont influencés par les mouvements de masse. Ça s’est vu dans l’histoire. » 

Alors avec d’autres, elle va continuer d’élever la voix, d’enraciner des idées, de défendre le bien commun. Pour que dans 100 ans encore, il y ait des tulipes dans le paysage. Et une terre où les enfants pourront apprendre à marcher. 

Ça vous intéresse? 

meresaufront.org

Anaïs Barbeau-Lavalette

Dans ton cocon

Ce qui t’occupe?

Je venais d’obtenir le financement pour tourner cet automne mon long métrage inspiré par Chien blanc, de Romain Gary, mon plus gros projet cinématographique. On ne sait pas comment et quand on pourra tourner à nouveau, mais bon, ça donne le beau luxe du temps pour développer mon scénario. Être à la campagne m’amène à être beaucoup dehors. Mes enfants apprennent le nom des arbres, j’apprends avec eux. C’est une période dramatique et tragique, mais j’ai un côté obstinément optimiste, alors une façon pour moi d’habiter ce moment-là, c’est de fabriquer des souvenirs constructifs, lumineux et positifs pour mes enfants.

Un livre?

Chien blanc, bien sûr. Expo Habitat, de Marie-Hélène Voyer, une poésie ancrée au territoire. Un an dans la vie d’une forêt, de David Haskell, une fascinante incursion en nature.  

Une pensée?

Je pense à tous les aînés. On vient de jaser de maternité, des enfants qu’on met au monde. On prend soin du début de la vie, il faut aussi accompagner et chérir la fin de celle-ci. Il y a une réflexion profonde qui doit s’amorcer. Leonard Cohen a écrit : « La vieillesse est une façon élégante de dire adieu. » Je cherche vraiment l’élégance dans tout le tragique des dernières semaines. Le plus grand électrochoc de la crise, il est là. Dans tout ça, je pense aussi aux humains qui avec cœur, âme et grandeur, percent la tristesse et l’austérité des CHSLD où vivent nos aînés. Ils font un travail immense.