Auteur de l’ouvrage Arts et lettres contre l’esclavage, l’historien Marcel Dorigny était un des invités lundi soir au Tremplin pour la conférence L’esclavage, la mémoire publique et les arts.

Conférence au Tremplin : élargir la vision sur SLAV

L’expression artistique et l’oppression des Noirs et autochtones ont été placées en opposition une bonne partie de l’été dernier, avec les affaires SLAV et Kanata. Lundi soir toutefois, elles ont regardé dans la même direction, le temps d’une conférence donnée à la salle Le Tremplin, au centre-ville de Sherbrooke.

Proposée par Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de l’histoire de la Caraïbe et des États-Unis, la conférence, donnée devant une vingtaine de personnes, réunissait deux intervenants : Marcel Dorigny, historien français auteur du récent ouvrage Arts et lettres contre l’esclavage, et Aly Ndiaye, alias Webster, chanteur hip-hop et historien spécialiste de l’histoire des Noirs au Québec. Robert Lepage avait consulté Webster pour SLAV mais ce dernier a pris ses distances après avoir vu le résultat final, avec notamment des Blancs jouant des esclaves noirs.

Organisée dans la foulée des controverses nées des deux plus récentes productions théâtrales d’Ex Machina, la conférence n’avait toutefois pas comme prétention de « régler le cas » de SLAV, que pratiquement personne n’a vu, a mentionné Jean-Pierre La Glaunec, mais plutôt d’élargir la discussion, notamment en rappelant certains faits historiques qui permettent de jeter un éclairage différent sur certains arguments soulevés dans le déferlement des opinions.

Par exemple, que, dès 1853, le philosophe britannique Joseph Stuart Mill trouvait indécent de comparer l’esclavage avec l’exploitation des Irlandais (comme le faisait le spectacle SLAV), a rappelé Webster.

« On parlait déjà de ça il y a 165 ans! a-t-il insisté. Ce sont pourtant des arguments de l’extrême-droite par rapport au servage irlandais, mais ils reviennent souvent, pour un peu diluer. Je ne sais pas pourquoi on essaie ainsi de faire un concours entre ce qui est pire ou non. Est-ce qu’on peut considérer que l’esclavage est un tort et une réalité qui n’a pas besoin d’être mise en comparaison? »

PURETÉ DU SANG

Le rappeur historien a aussi rappelé que François-Xavier Garneau, considéré comme le premier historien du Québec et duquel se sont inspirés de nombreux autres, a complètement éludé la question des esclaves, prétendant que nos ancêtres « n’avaient pas cru bon d’avoir des esclaves ici pour préserver la pureté du sang. Ce que Jacques Viger et Louis-Hippolyte Lafontaine lui reprocheront », d’ajouter Webster, après avoir mentionné que la plupart des esclaves en Nouvelle-France étaient des autochtones venus du Midwest américain.

Finalement, on connaît davantage aujourd’hui le nom des abolitionnistes blancs que le nom des Noirs qui ont mené les rébellions et qui y ont, pour la plupart, perdu la vie. À ce sujet, les œuvres d’art présentées par Marcel Dorigny dans son livre, des plus anciennes aux plus récentes, ont eu leur impact sur l’auditoire.

« À l’époque, ce n’est pas tout le monde qui avait accès à la lecture. Les grands textes contre l’esclavage, celui de Condorcet par exemple, n’ont pas été lus par tout le monde. Les œuvres d’art ont permis d’atteindre un public plus large. Le mouvement abolitionniste a été accompagné par les artistes. »

Les œuvres présentées dans Arts et lettres contre l’esclavage allaient de 1787 à 2015, d’un dessin de William Blake montrant un rebelle noir suspendu par une côte jusqu’à une sculpture à l’île de La Réunion représentant un esclave tenant sa tête coupée. Ces créations sont aussi la preuve que la mémoire est persistante.

Marcel Dorigny a donné comme exemple l’aéroport de Cayenne, en Guyane française, qui a dû changer de nom parce qu’il portait celui de Rochambeau, général français ayant combattu en Haïti, en vain, pour tenter de rétablir l’esclavage. Même si l’aéroport avait été nommé en souvenir de Rochambeau père, participant à la guerre d’indépendance américaine, le lieu a été rebaptisé.

« On parle d’un passé qui n’est clairement pas passé. La dernière abolition remonte à 1888, au Brésil », de souligner Jean-Pierre Le Glaunec.

SLAV est toujours prévu à la programmation d’hiver du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke, le 16 janvier 2019.