Régis Roinsard, à l'extrême gauche, sur le plateau des <em>Traducteurs</em>.
Régis Roinsard, à l'extrême gauche, sur le plateau des <em>Traducteurs</em>.

Régis Roinsard : prescience, Dan Brown, Hitchcock et équation mathématique

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
Le contexte dans lequel se déroule l’entrevue téléphonique du Soleil avec Régis Roinsard s’avère un peu surréaliste. En mai, le réalisateur des Traducteurs s’est réfugié en Bretagne avec sa petite famille. Or, nous discutons, après tout, d’un huis clos à dix personnages confinés — un tournage presque impossible à envisager dans un contexte de COVID-19, même avec le concept de «bulle». Un récit prescient terminé avant que la planète arrête de tourner...

«Ce qui est étrange, c’est que ce sont des gens confinés. Mais je ne sais pas quel parallèle y voir. Est-ce que j’aimerais être à leur place, même avec une piscine et une allée de bowling? Je ne sais pas...»

Les protagonistes de ce suspense sont en effet enfermés dans un luxueux bunker, sous la houlette de l’éditeur Éric Angstrom (Lambert Wilson). Ils sont rassemblés pour la traduction, dans leur langue respective, du dernier tome de la trilogie à succès Dedalus, du mystérieux auteur Oscar Brach, et tenus au secret le plus strict. Mais trois semaines après le début de leurs travaux, les dix premières pages fuitent sur Internet. Et le pirate exige une somme faramineuse pour ne pas dévoiler le reste du roman…

Huit années se sont écoulées depuis le grand succès de Populaire, qui a amené Régis Roinsard un peu partout sur la planète. Entre cette comédie et ce polar, «il y avait un désir, dans mon ADN, de faire des films différents. J’aime les cinéastes dans cette veine comme Howard Hawks et Kubrick et le goût de ne pas refaire la même chose. Même s’il y a dans Les traducteurs des motifs communs. Mais je m’en suis aperçu après. Et j’adore les suspenses. Mon père m’a amené voir tous les Hitchcock au cinéma. Et très jeune, j’ai découvert les films de De Palma», explique le cinéaste de 48 ans.

La naissance d’un enfant l’a aussi grandement occupé ainsi que l’écriture d’un autre scénario (En attendant Bojangles, inédit au Québec). Or, pendant ce temps, le cinéaste a lu quantité d’articles sur les conditions entourant la traduction des romans de Dan Brown, l’auteur du Code de Vinci.

«Ça m’a fasciné. Enfermer les gens pour le travail et garder les droits d’auteur comme on garde de l’or, ça m’a paru ironique et cynique.»

Un point de départ auquel il a décidé d’adjoindre un vol. Ce qui a entraîné une très longue période d’écriture. «Faire un film à tiroirs, c’est presque résoudre une équation mathématique. Mes coauteurs et moi avons rencontré plusieurs échecs avant d’arriver à une équation qui nous plaise.»

Et puis les créateurs ont décidé qu’il valait mieux tourner en français qu’en anglais. Il a donc fallu… traduire le scénario — douce ironie!

Reste qu’il s’agissait d’une prémisse idéale pour réunir une forte distribution qui comprend, notamment, Olga Kurylenko, Sidse Babett Knudsen, Alex Lawther et Riccardo Scamarcio. On s’en doute, «le casting a été très long : un an. Je n’ai pas vu le piège : il aurait été plus facile de trouver des acteurs [internationaux] qui parlent anglais.»

Les neuf traducteurs, filmés avant le déclenchement de la pandémie de COVID-19.

Entre Agatha Christie et l’Union européenne

Le récit impose des parallèles avec Dix petits nègres d’Agatha Christie, une référence «voulue», et une certaine représentation de l’Union européenne. «Je pense qu’on a une idée très étrange de l’Europe. On ne sait pas vraiment ce que c’est. […] Ça me semblait pertinent de parler de ça maintenant. Avec le coronavirus, il n’y [avait] aucune décision européenne, chacun protège son pays. Je ne voulais pas être manichéen non plus et prétendre qu’on est mieux tous ensemble et soudés.

«On s’aperçoit dans ce groupe de personnes imparfaites qu’ils sont tous différents et ont des rôles à jouer. C’est donc aussi une proposition sur la nature humaine et sur ce qu’est vivre ensemble quand on provient de cultures différentes.»

Référence à Millénium

Sur le plan plus concret, Régis Roinsard et son équipe ont beaucoup travaillé le concept entourant les romans du film. Ils ont écrit les quatrièmes de couverture et les 20 premières pages de chacun des tomes, traduites par chacun des acteurs dans leur langue d’origine!

«On a fait tout un travail esthétique pour faire croire à cette trilogie, en jouant avec les codes et les références, dont Millénium.» Et à de grands auteurs, ce qui explique le succès — fictif — de la trilogie auprès du public et de la critique. Comme, dans la vraie vie, pour l’œuvre posthume de Stieg Larsson.

«J’aime bien qu’un roman ou un film de genre puisse être tout aussi intelligent et développer des choses profondes comme des romans ou des films qui sont estampillés “auteur”.»

N’empêche. Régis Roinsard n’a pas voulu s’enfermer dans la «prison» du genre — Les traducteurs naviguent entre plusieurs «styles». «C’est Bong Joon-ho (Parasite) qui disait qu’il adorait le genre et qu’en même temps, il le détestait. C’est-à-dire qu’il voulait donner des codes aux gens et, en même temps, casser la figure à tous ces codes pour arriver à quelque chose de plus personnel.

«C’est peut-être inconscient, mais avec ma fascination pour Hitchcock, c’est comme avec Vertigo où il y a trois genres différents. C’est venu très naturellement : le whodunit, ensuite le film de vol et, pour finir, le film de vengeance, pour faire un tour de magie. Avec Populaire, on m’a reproché le manque de surprises. Ça m’a un peu vexé. Je me suis dit : “cette fois, je vais faire plein de rebondissements.” Ça m’amusait.»

Mais, au bout du compte, ce qui compte, indique Régis Roinsard, c’est le désir de créer «vrai film pour le spectateur».

Les traducteurs prend l’affiche le 4 septembre.