Ernesto (Armando Espitia) fera face à toutes ses femmes qui n’en peuvent plus de souffrir en silence et veulent témoigner des massacres de la guerre civile.
Ernesto (Armando Espitia) fera face à toutes ses femmes qui n’en peuvent plus de souffrir en silence et veulent témoigner des massacres de la guerre civile.

Nos mères: la résilience des survivantes d’un massacre ****

CRITIQUE / César Diaz a emprunté divers chemins (scénariste, monteur, documentariste…) avant de réaliser son premier long métrage de fiction. Et il n’a pas manqué son coup. Nos mères (Nuestras madres), Caméra d’or à Cannes 2019, s’avère un film puissant et remuant sur la résilience des survivantes du génocide au Guatemala en favorisant une prise de parole intime et humaniste plutôt que la charge pamphlétaire.

Qu’on ne s’y trompe pas: l’hommage du cinéaste à son peuple dénonce tout de même les massacres commis par les militaires. Le fait d’être implicite n’en diminue pas moins la force de frappe! Et il a le grand mérite de mettre à jour une guerre civile méconnue qui a pourtant fait 200 000 victimes et 45 000 disparus dans cette toute petite contrée d’Amérique centrale.

Ernesto (Armando Espitia), principal protagoniste de Nos mères, a d’ailleurs, un soir, ces paroles terribles: «Dans ce pays, tu vis soit fou, soit bourré.» Nous sommes en 2018 et le jeune anthropologiste balance entre les deux, dans une société hantée par ce passé violent.

Comme beaucoup de gens de son âge, son père fait partie des «disparus politiques» et Cristina (Emma Dib) se mure dans le silence parce que, soupçonne-t-il, sa mère fait partie de celles qui ont subi tortures et viols à répétition.

Il passe l’essentiel de son temps à identifier des victimes du cimetière local lorsque Nicolasa (Aurelia Caal) se pointe à sa Fondation médico-légale. La veille maya veut qu’il fouille une fosse commune pour déterrer son Mateo.

Nicolasa (Aurelia Caal) veut qu’Ernesto fouille une fosse commune pour déterrer son Mateo

Dans une photo qu’elle lui remet, Ernesto croit reconnaître son père guérillero. Il s’y rend pour retrouver les restes de celui-ci, il y découvrira plutôt toutes ses femmes qui n’en peuvent plus de souffrir en silence et veulent témoigner de ce qui s’est passé...

La réalisation de Diaz reflète son parti-pris de minimalisme. Mais chaque plan se veut soigneusement étudié pour en maximiser sa portée. Comme cette façon de filmer Ernesto en plongée quand il assemble les ossements, restituant dès lors toute leur dignité aux victimes des exactions. La retenue, plutôt que l’émotion factice et racoleuse, laisse une empreinte plus durable.

D’autant que le long métrage propose un habile mélange de réalité et de fiction. Diaz a transposé son histoire pour mieux construire des personnages éprouvés par la disparition et incapables de quitter leur patrie. Il a aussi fait appel à des actrices amateurs pour incarner ces paysannes qui veulent juste retrouver le corps des êtres aimés après toutes ces années — une situation qu’elles ont vécue ou vivent encore...

Bien que Nos mères soit à propos d’une quête du père, Diaz explore avec beaucoup de doigté cette relation mère-fils marquée par l’absence (non-volontaire) de l’homme de la maison, avec ses non-dits, ses souffrances et un amour inconditionnel réciproque obscurci par le deuil.

Outre sa Caméra d’or, prix remis au meilleur premier long métrage à Cannes, toutes catégories confondues, Nos mères a aussi obtenu le Magritte belge du premier long métrage. Des récompenses fort méritées pour cet excellent film — que nous avons la chance de pouvoir découvrir au cinéma.

Au générique

Cote: ****

Titre: Nos mères

Genre: drame

Réalisateur: César Diaz

Acteurs: Armando Espitia, Emma Dib, Aurelia Caal

Durée: 1h17