Marie-Christine Lê-Hûu, accompagnée de la réalisatrice Mariloup Wolfe et de l'actrice Lilou Roy-Lanouette, tout juste avant la première québécoise de «Jouliks».

Marie-Christine Lê-Huu: Une lente maturation

«Jouliks» a accompagné Marie-Christine Lê-Hûu pendant toute sa vie professionnelle. L’actrice et dramaturge a écrit ses premières scènes à sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Québec. A poursuivi après son déménagement à Montréal. Une résidence au Centre des auteurs dramatiques va lui permettre de trouver la voie du récit, celle de Yanna, sept ans. Nommée au prix du Gouverneur général en 2005, jouée ici et encore récemment au Festival OFF d’Avignon, il aura tout de même fallu attendre 2019 avant que cette pièce brillante et touchante trouve une nouvelle vie sur grand écran.

Jouliks (voyous en russe) aura donc connu une lente maturation avant son adaptation. La scénariste prend une partie du blâme. «Je faisais beaucoup de télé jeunesse [comme actrice dans Toc, Toc, Toc, notamment]. Mon temps pour écrire était limité.»

Reste qu’acceptée d’emblée par Téléfilm, elle patientera jusqu’au quatrième et dernier tour avant que la SODEC donne son aval... Un mal pour un bien : ce cheminement sinueux a forcé Yan Lanouette-Turgeon à céder la place à Mariloup Wolfe, qui désirait réaliser Jouliks depuis un certain temps.

Il met en scène Yanna et ses parents marginaux. Lui est Rom, elle, Québécoise. Fille d’un père vietnamien dans une capitale presque entièrement blanche, la question de l’identité traverse toute son œuvre, constate la femme de 49 ans.

«Ça crée un contexte imaginaire spécifique. Je n’ai pas du tout cherché à raconter ça, mais ça émerge souvent cette question de qui on est, de comment on se définit quand on a plus d’une culture… Ça parle évidemment de cet espace entre les deux amoureux, mais aussi de toute la pression du regard extérieur pour qu’il se conforme à un certain idéal. […] Dans la pièce et le film, ce qui cause la chute, ce sont les éléments extérieurs qui s’approchent trop près de la structure.»

En l’occurrence, la visite de la mère de la jeune femme, qu’elle a complètement rejetée. «C’est un thème très québécois, le rapport à la mère. La plupart des gens s’y reconnaissent et me disent : “ha! c’est tellement ma famille” ou “ma belle-famille”. C’est assez commun cette sensation de ne pas faire la vie qu’on veut et que les mères d’une certaine génération ont une espèce d’emprise assez contrôlante.»

Jouliks explore aussi les contradictions inhérentes au désir de liberté, presque absolu, qui anime les personnages — et qui vient avec un coût. «Il y a beaucoup de jugement, on demeure dans des sociétés assez conformiste. Ce n’est pas si facile, même aujourd’hui, de vouloir une relation de couple atypique. On a encore l’image d’un certain format et d’un certain type de vie. Il y a un certain nombre de choses qui sont dessinées à l’extérieur de nous et dans lesquelles il faut entrer. Dès qu’on résiste à ces modèles, il y a un prix à payer, plus ou moins lourd.»

Éviter le piège du mélodrame

Son adaptation, qui donne une belle place aux dialogues poétiques et finement ciselés, a conservé le point de vue de la petite sur l’amour fou de ses parents. «J’ai toujours été assez interpellée par le sentiment d’hyperlucidité de l’enfance. J’avais cette impression, jeune, d’être plus mature que ce que je pouvais montrer.»

Ce point de vue permettait aussi d’éviter le piège du mélodrame, «une forme qui ne m’intéresse pas du tout. J’avais besoin d’une forme qui me donne un pas de recul, qui change la teinte. La voix de l’enfant m’est apparue avoir la distance du regard critique, mais aussi celle de son empathie pour les personnages.»

Marie-Christine Lê-Huu a eu la chance, contrairement à bien d’autres, que son récit ne souffre pas de la transposition des planches à l’écran. La dramaturge signale que Mariloup Wolfe et la productrice Annie Blais partageaient la même vision.

«Je sais, parce que je l’entends, que certains scénaristes se sentent dépossédés à l’étape de la production. Moi, j’ai vraiment été dans un processus idyllique. J’ai pas eu du tout cette sensation», soutient celle qui a été impliquée à toutes les étapes, du choix des acteurs jusqu’au montage.

«J’étais là pour donner mon avis, mais dans la mesure où on connaissait bien la chaîne de décision, ce n’était pas problématique. [Mariloup] ne se sent pas menacée. Il y avait quelque chose de très sain dans cette relation de travail : elle savait aller chercher le meilleur de son équipe.»

Est-ce que ça a donné le goût à Marie-Christine Lê-Huu d’un autre film? «Oui, je travaille à un projet avec les mêmes producteurs. Mais j’ai envie que ce soit aussi humain, équilibré et formidable que celui-là. Je ne suis pas capable d’abandonner la chose tant que je n’ai pas sablé tous les coins.»