Le réalisateur Louis Bélanger en compagnie de Elijah Patrice Baudelot, son alter ego adolescent dans le film Vivre à 100 milles à l’heure.

Louis Bélanger: jeunesse et crime désorganisé

Vivre à 100 milles à l’heure, le dernier film de Louis Bélanger, s’ouvre sur un flash qu’il avait eu, sur la route vers Montréal, il y a cinq ans, après avoir été intronisé au «Hall of Fame» de la polyvalente de Charlesbourg. Le cinéaste s’est revu faire son discours, embelli pour les besoins du décorum et expurgé de quelques épisodes peu glorieux.

«Non, mais ça prend-tu un plein de marde, s’est-il alors dit. Si le monde savait mon parcours et tout ce que j’ai pu faire ici...»

Le p’tit gars de Charlesbourg a attendu la mi-cinquantaine pour faire un film sur cette adolescence rock’n’roll où il s’est amusé, «comme dans un jeu», avec ses deux grands amis, à vendre de la drogue en basse-ville et en banlieue. Dans le temps de le dire, le trio s’est retrouvé avec des montagnes de fric à tenter de dissimuler à leurs proches.

«On en menait large pour des petits bonhommes. À 14 ans, on contrôlait une polyvalente, une brasserie et un parc. Mais comme c’est dit dans le film, on était partis pour mal finir.»

Si Gaz Bar Blues célébrait des souvenirs familiaux pour la plupart véridiques, Vivre à 100 milles à l’heure, avec sa thématique beaucoup plus délicate, s’amuse à jouer sur la mince ligne entre réalité et fiction. À chaque spectateur le soin de départager le vrai du faux. «Disons que c’est un grand mensonge inspiré par un fond de vérité», résume le cinéaste.

Et non, précise-t-il, «je ne suis pas allé en prison, je suis allé au cégep à la place...»

Le réalisateur a tenu à tourner son film «sur les lieux du crime», à Charlesbourg, dans Saint-Sauveur et Saint-Roch, sur les terrains de ce qui était autrefois l’hôpital Saint-Michel Archange, où lui et ses amis ont longtemps eu une cabane dans un boisé. Il en allait de l’authenticité de l’œuvre.

Pour recréer les tranches de sa vie et celle de ses copains, à trois époques différentes, beaucoup de jeunes figures au générique, huit au total, dont ses alter ego Rémi Goulet (adulte), Elijah Patrice-­Baudelot (14 à 17 ans) et Matt Hébert (10 à 14 ans).

Descente aux enfers

La filmographie de Louis Bélanger a toujours été inspirée par «une sorte de criminalité». Post-mortem (une histoire de nécrophilie), Le génie du crime, Route 132, Les mauvaises herbes, son long-métrage précédent, qui sentait la marijuana à plein nez…

«J’aime les personnages qui ne sont pas monolithiques, qui traînent une part d’ombre, entre le bien et le mal. C’est plus intéressant à écrire. Tout le monde se bat avec ses démons dans la vie. Ça donne de meilleurs rebondissements, des personnages qui courent après le trouble.»

Les jeunes comédiens Rémi Goulet, Elijah Patrice-Baudelot et Matt Hébert, qui incarnent le réalisateur Louis Bélanger (à gauche) à trois périodes de sa vie, dans les années 70 et 80.

Le gamin qu’il était, malgré ses 400 coups au compteur, ne se destinait pas à devenir un criminel. Ses assises familiales étaient solides. «Ce n’était pas du déterminisme social. C’était important pour moi de montrer Louis, à 8 ans, dans un environnement aimant, avec des sœurs qui jouent du drum, un frère qui fait de la bande dessinée et une mère qui fait la cuisine. Il ne vivait pas dans un trois et demi avec un père alcoolique qui bat ses enfants. Il aimait ça être un bum. C’était plus thrillant d’être rebelle.

«Ce qui était ludique au début, poursuit-il, avec le p’tit joint, change complètement avec les drogues dures. À partir du moment où la cocaïne arrive, on rigole plus, c’est la descente aux enfers.»

L’art, une bouée de sauvetage

Bélanger ne s’en cache pas, sans les arts et la culture, il ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui. «Ç’a été une bouée de sauvetage pour moi. J’aurais très bien pu mal virer. Je faisais des affaires croches, mais ce n’était pas pour aller aux danseuses. J’ai acheté mon premier appareil photo, mon premier système de son et plein de disques de blues avec les fruits de mon commerce illicite.»

Le réalisateur s’estime chanceux de s’en être sorti à aussi bon compte. Il salue ce «sixième sens» qui lui a permis d’éviter plus souvent qu’autrement les embrouilles. «J’avais une sorte de système d’alarme qui se mettait à biper quand c’était le temps de backer. Je voyais la marde venir.»

Son grand frère Guy, harmoniciste et compositeur, qui a collaboré à la musique du film, l’a aussi aidé à trouver sa voie. «Fais ce que tu veux, mais fais-toi pas prendre. Et surtout, fais pas de peine à nos parents» lui a-t-il souvent répété comme un leitmotiv.

La famille a toujours été importante pour Louis Bélanger. Un «vieux fond judéo-chrétien», habité par l’un des dix commandements — «Ton père et ta mère tu honoreras» — subsiste chez lui. «C’est un peu pour cette raison que j’ai attendu que papa et maman soient décédés avant de faire le film. Je ne l’aurais pas tourné de leur vivant. Je ne voulais pas leur faire de peine. La drogue était un sujet tabou dans la famille.»

Se brûler les ailes

De la même façon, cette fois pour éviter de trahir une longue amitié, il a cherché à obtenir la bénédiction de ses deux «grands chums» de galère. Il y quatre ans, le réalisateur les a rencontrés, dans un resto de Lac-Beauport, pour leur expliquer son projet.

«Je leur ai dit : “J’ai besoin de votre permission parce que j’aimerais ça voler des bouttes de vos vies et en faire un film”.» Les deux ont accepté, même s’ils croyaient que ce n’était pas «du stock de cinéma». Ils ont seulement demandé à leur ami qu’ils ne puissent être reconnus.

Le cinéaste estime offrir un film qui n’«est pas moraliste, mais qui comporte un aspect moral». «Quand tu regardes comme il faut, ils se brûlent les ailes. Ils sortent pas mal maganés. If you play with fire, you’re gonna get burn

Vivre à 100 milles à l’heure prend l’affiche le 27 septembre.