Le film est bâti autour des séances d’Odette (Andréa Bescond) chez sa psychologue (Carole Franck) alors que la victime amorce un long travail de reconstruction.

Le film de la semaine: Les chatouilles

CRITIQUE / Il y a quelque chose d’inconcevable dans «Les chatouilles» : comment une victime de pédophilie peut-elle transformer cet abus intolérable en une formidable œuvre d’art ? Non seulement Andréa Bescond a réussi à transcender le trauma, mais le film qu’elle a réalisé avec son mari Éric Métayer se distingue autant par sa justesse de ton que sa fantaisie.

Un tour de force ? Certainement, malgré quelques maladresses vite oubliées.

Un ami de la famille a violé Andréa Bescond à répétition dans sa jeunesse. Devenue danseuse contemporaine reconnue, l’inqualifiable épreuve lui a servi d’inspiration à une pièce de théâtre, Les chatouilles ou la danse de la colère, présentée plus de 400 fois.

Le passage des planches au grand écran s’est effectué sans coup férir et a même valu au couple le César de la meilleure adaptation.

Œuvre autobiographique, certes, mais avec une saine distance : le récit s’attarde à la vie d’Odette (jouée par Bescond à l’âge adulte et par Cyrille Mairesse, enfant).

Le film est bâti autour des séances d’Odette chez sa psychologue (Carole Franck) alors que la victime amorce un long travail de reconstruction.

Celles-ci ont une double fonction. Elles servent d’abord à des retours en arrière alors que débutent les premiers attouchements de Gilbert (Pierre Deladonchamps) à l’insu de son père (Clovis Cornillac) et de sa mère Mado (Karin Viard). Odette et sa psy se retrouvent littéralement sur les scènes de ses souvenirs — un beau flash.

Elles servent ensuite au spectateur à recueillir les confidences d’Odette et à les contextualiser. Une certaine distance salvatrice se crée, malgré la souffrance évidence de la petite.

Il y a, on s’en doute, des moments très intenses, comme ce plan-séquence dévastateur au tribunal. Il faut saluer, d’ailleurs, des choix audacieux de mise en scène et l’utilisation très réussie des ellipses dans ce récit non linéaire.

Parlant de courage, Andréa Bescond n’a pas eu peur de montrer des aspects moins reluisants de la personnalité de son alter ego. Adulte, Odette adopte un comportement autodestructeur qui passe par les abus, notamment de drogue. Un peu chiante, un brin vulgaire, elle garde à distance tous ceux qui veulent l’approcher, dont son compagnon Lenny (Grégory Montel), l’archétype du bon gars dépassé par les évènements.

À l’autre bout du spectre, Mado n’a pas le beau rôle. Le déni de cette mère ingrate et aigrie, une posture courante, se veut emblématique du mal qu’a encore la société à composer avec la pédocriminalité. Son refus de croire sa fille se révèle à la limite du supportable. Karin Viard livre une composition remarquable à bien des égards, qui lui a valu le César du second rôle.

De la même façon, Pierre Deladonchamps endosse le monstre avec beaucoup d’aplomb. Il est troublant de justesse en séducteur, qui cache derrière son sourire et son doux visage ses intentions machiavéliques.

Les chatouilles ne se veut pas une œuvre traumatisante pour autant. Des moments de comédie viennent apaiser les tensions dramatiques. Comme lorsque le célèbre danseur Rudolf Noureev, qu’on voit sur une affiche, se met à parler à Odette ! On peut aussi souligner la finale lumineuse.

Il apparaît évident en visionnant ce touchant récit de résilience qu’Andréa Bescond n’est pas animée par un esprit de revanche, mais bien par une volonté de justice.

Cette prise de parole joue autant un rôle cathartique qu’éducatif. Mais l’ensemble n’a rien de mécanique : Bescond et Métayer ont opté pour les justes émotions.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Les chatouilles

Genre : Drame psychologique

Réalisateurs : Andréa Bescond, Éric Métayer

Acteurs : Andréa Bescond, Karin Viard, Pierre Deladonchamps

Classement : 13 ans +l

Durée : 1h49

On aime : la justesse de ton. Le traitement du sujet. La réalisation audacieuse.

On n’aime pas : certaines maladresses.