Nahéma Ricci est totalement incandescente dans la peau d’Antigone.

Le film de la semaine: Antigone ****

CRITIQUE / Il y a eu l’«Antigone» (441 av. J.-C.) de Sophocle, l’«Antigone» de Jean Anouilh (1944) et il y aura maintenant l’«Antigone» de Sophie Deraspe. La réalisatrice du «Profil Amina» signe un exceptionnel long métrage contemporain, puissant et bouleversant, qui imprime au fer rouge dans notre tête des images durables de la juste désobéissance de cette héroïne au cœur pur.

Le spectateur ressentira plusieurs moments d’une réelle émotion. Dont, dès le début, cette scène très forte où Antigone (Nahéma Ricci) raconte en classe l’immigration de sa famille au Canada, avec ses frères, sa sœur et sa grand-mère, après l’assassinat de ses parents dans leur pays d’origine (jamais nommé directement). Le regard de ses camarades de secondaire V change. Le notre aussi, forcément.

Survient ensuite le décès révoltant de son frère aîné, Étéocle (Hakim Brahimi), victime d’une bavure policière, qui prend une tout autre dimension. Le cadet irréfléchi, Polynice (Rawad El-Zein), est arrêté lors du drame et menacé d’expulsion.

À 17 ans, Antigone, avec l’absolutisme de la jeunesse et animée par une soif de justice sociale, va tout tenter pour l’empêcher. Pendant ce temps, sa sœur Ismène (Nour Belkhiria) rêve seulement d’une vie «normale»…

Dans son combat inégal contre l’ordre établi, qui lui vaudra aussi d’être incarcérée, Antigone trouvera du soutien, et de l’amour, auprès d’Hémon (Antoine Desrochers) — une figure d’espoir, jusqu’à la fin...

Antigone trouvera du soutien, et de l’amour, auprès d’Hémon (Antoine Desrochers) et aussi de son père député (Paul Doucet).

Réécrivons-le : certaines œuvres comme cet Antigone inspiré saisissent à merveille «l’esprit du temps» (le Zeitgeist). Dans sa transposition, Sophie Deraspe en profite pour aborder le sort des migrants avec une belle humanité, les difficultés d’intégration ainsi que le regard porté sur l’Autre.

Le séjour de son héroïne en centre jeunesse se veut également une bonne occasion pour adopter une posture critique sur les traitements réservés aux détenues, notamment les abus de pouvoir, mais aussi l’aide d’intervenants compatissants : un bel équilibre...

Sans rien enlever aux autres acteurs, dont plusieurs sont non professionnels, le délicat échafaudage d’Antigone repose presque entièrement sur les frêles épaules de Nahéma Ricci.

La jeune interprète est totalement incandescente dans la peau d’Antigone. Le genre d’incarnation qui donne des frissons en raison de son authenticité et de son intensité. On voit mal comment les titres de révélation de l’année et de meilleure actrice pourraient lui échapper au prochain gala des Iris.

Sophie Deraspe et son film seront également de sérieux candidats pour plusieurs prix. Le doigté de la réalisatrice, aussi directrice photo, dans la chorégraphie des scènes est impeccable et la direction d’acteurs en impose.

L’annonce de la sélection d’Antigone pour représenter le Canada aux Oscars a provoqué une certaine surprise — pratiquement personne n’avait vu le long métrage en septembre. Maintenant qu’il prend l’affiche, tous pourront constater à quel point il s’agit d’un choix judicieux.

Ce drame social puise à même les archétypes de la tragédie grecque pour en illustrer des thèmes qui se perpétuent depuis : l’injustice, l’amour, la mort et la violence du «système»…

La réalisatrice a toutefois écarté la solitude, au centre de l’œuvre de Sophocle, pour la remplacer par la notion de solidarité. Celle du soutien obtenu par Antigone auprès de ses proches, mais aussi celle des jeunes (substituts des chœurs de l’époque) qui en font une figure de résistance grâce à un puissant montage rapide évoquant ainsi l’esthétique des réseaux sociaux.

Mais plus encore, et c’est ce qu’il faut en retenir, Antigone met de l’avant le courage de se tenir debout et, ultimement quand la nécessité l’impose, celui de désobéir !

Au générique

Cote : ****

Titre : Antigone

Genre : Drame social

Réalisatrice : Sophie Deraspe

Acteurs : Nahéma Ricci, Rawad El-Zein, Antoine Desrochers

Classement : Général

Durée : 1h49

On aime : tout.

On n’aime pas : rien.