Le cinéaste Costa-Gavras vient de réaliser <em>Conversation entre adultes</em>, un film qui explore les dessous de la crise de la dette en Grèce.
Le cinéaste Costa-Gavras vient de réaliser <em>Conversation entre adultes</em>, un film qui explore les dessous de la crise de la dette en Grèce.

Costa-Gavras: Une vie à pourfendre l'injustice

À 87 ans, Costa-Gavras brûle encore du feu sacré. Ce pourfendeur des injustices sociopolitiques, rare cinéaste engagé avec des grands comme Loach, Leigh ou les Dardenne, poursuit sa quête égalitaire avec Conversation entre adultes. Son film porte sur la très grave crise de la dette qui étrangle le peuple grec lors de l’arrivée au pouvoir de la gauche en 2015, hostile aux réformes suggérées par les autorités européennes. Le Soleil a rejoint le légendaire réalisateur à son domicile parisien d’où la COVID-19 n’altère pas sa bonne humeur ni sa verve habituelle.

Q Votre film a été présenté à la Mostra de Venise en 2019 et a connu une sortie en salle en Europe l’automne dernier. Malheureusement, en Amérique du Nord, il ne sera offert qu’en vidéo sur demande (le 22 mai). Ça vous attriste?

R C’est très triste. Les films, il faut les voir en salle — c’est essentiel. Ils ont une autre dimension que quand on les voit chez soi ou, encore pire, sur son téléphone.

Q Nous nous sommes rencontrés en 2012 pour Le capital, votre film précédent. Vous disiez : «Le monde est plus en plus dirigé par de grandes banques.» Croyez-vous que Conversation entre adultes en est le prolongement?

R Il s’agit toujours de l’argent, qui joue un rôle important dans nos sociétés. On espérait que l’Union européenne le ferait d’une façon beaucoup plus logique. Bien sûr, la situation actuelle a changé radicalement avec [la pandémie]. Mais ce qui reste, ce sont les banques et les grands trusts économiques.

Q Vous avez quitté la Grèce il y a très longtemps, dans les années 1950, mais vous avez dû vous sentir interpellé par cette crise qui a débuté en 2008. Est-ce la raison qui vous a convaincu de faire ce film?

R Il s’agit d’une partie du peuple grec. La classe supérieure n’en a pas beaucoup souffert, au contraire. À mon avis, ils se sont enrichis davantage. Alors que ceux qui souffrent, c’est le petit peuple et la classe moyenne. L’Union européenne n’a pas tenu compte de ce problème énorme. Elle n’a tenu compte que de la survie des banques, [de l’euro], etc.

Q Votre carrière est bâtie sur une œuvre qui dénonce les injustices et pose un regard critique sur les institutions, tout en analysant les impacts sur les individus, justement. Encore cette fois?

R Évidemment. Nous, surtout ma génération, on pensait qu’avec l’Union européenne, beaucoup de problèmes sociaux, culturels et éducatifs seraient résolus. En tout cas, auraient au moins emprunté un bon chemin. On s’aperçoit qu’une fois de plus, le capitalisme a pris le dessus et c’est lui qui dirige. L’Europe est devenue une espèce de supermarché. Évidemment, où on peut se promener d’un pays à l’autre facilement, on a la même devise et pas besoin de passeport. Ce sont de grandes facilités. Mais, en même temps, ces facilités sont uniquement orientées vers la consommation. C’est inacceptable. Ce n’est pas comme ça qu’on a rêvé l’Europe, qui pourrait être exemplaire pour le monde entier, notamment sur le plan environnemental. Surtout qu’on voit ce qui se passe aux États-Unis avec la débandade complète de tous ces présidents absurdes qui se suivent ou presque. Il y a eu un bon, là (rires)…

Q Pour aborder la situation de la crise grecque créée par l’intransigeance de l’Union européenne, en général, et de l’Allemagne en particulier, pourquoi avoir choisi d’adapter le livre de Yánis Varoufákis, l’éphémère ministre des Finances en 2015?

R Parce que c’est un témoin, Varoufákis. Quand la crise a commencé en Grèce, je m’y suis intéressé et, surtout, à comment elle allait s’en sortir. Et pendant des années, j’ai lu les articles, mais on ne comprenait pas très bien ce qui se passait. Puis Varoufákis et la gauche sont arrivés au pouvoir et on pensait que les choses allaient changer. Et Varoufákis est parti [après cinq mois]. Un jour, il a publié un très long article qui m’intéressait beaucoup. Je lui ai demandé si on pouvait collaborer. Il m’a dit qu’il écrivait un livre. Il m’a envoyé au fur et à mesure les chapitres qu’il écrivait et je me suis dit : «là, il y a un film». Parce qu’il racontait de l’intérieur. Alors que ce que nous savions, c’était ce que racontaient les autres ministres [de l’Union européenne] après les réunions. Et ça ne correspondait pas du tout à la situation. Quand j’ai lu ce livre, ç’a été très clair ce qui s’y passait. Or, il n’y avait pas de comptes-rendus des réunions. C’est pourquoi Varoufákis s’est décidé à les enregistrer. C’est avec ces enregistrements, que j’ai écoutés, qu’il a écrit [Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe, 2017]. Sans ça, c’était impossible d’écrire un tel scénario.

Devant la presse, chacun disait ce qu’il voulait. La seule personne qui a révélé la teneur de ces réunions, c’est [Christine] Lagarde [la DG du Fonds monétaire international de 2011 à 2019] quand elle a dit : «il nous faut des adultes dans cette pièce». Parce qu’il s’y disait des choses absurdes et que ça n’aboutissait à rien.

Costa-Gavras a adapté le livre de Yánis Varoufákis (interprété par dans le film par Christos Loulis), éphémère ministre grec des Finances en 2015.

Q Jusqu’à quel point il a collaboré sur le film?

R Je lui ai fait lire le scénario et il m’a dit que ça correspondait à la réalité. On n’a pas collaboré plus que ça.

Q Vous saviez que vous aviez, malgré tout, un sujet extrêmement complexe. C’est pour cette raison que vous avez beaucoup misé sur les dialogues?

R Oui, ils étaient très importants. Il y a des dialogues qu’on ne peut pas inventer. Comme lorsque le ministre allemand [des Finances Wolfgang Schäuble et tenant de la ligne dure] dit : «à votre place, je ne signerais pas [la proposition européenne], c’est mauvais pour votre peuple». C’est d’une honnêteté formidable. Mais j’ai dû faire des choix, je ne pouvais pas tout mettre.

Q Pourquoi une fiction plutôt qu’un documentaire? Le manque d’images?

R Un documentaire, nous n’aurions pas pu, en effet, à cause du manque d’images. Un documentaire ne peut pas synthétiser, je crois, comme on peut le faire en fiction. On ne peut pas non plus mettre de distance entre le réel et le spectateur comme avec la fiction. On lui donne une idée générale et s’il veut approfondir les choses, il peut le faire en allant chercher de l’information à d’autres sources. La fiction est plus puissante que le documentaire dans certains cas et dans celui-ci, en particulier.

Q Vous parliez de votre génération, tout à l’heure. À 87 ans, serait-ce votre film-testament ou vous espérez encore tourner?

R (Rires) Ça ne dépend pas de moi, mais de mère Nature. Si elle me le permet, je vais le faire…

Q Que vous le puissiez ou non, vous avez une filmographie plus qu’enviable. Je sais ce que vous allez répondre, mais je vous le demande tout de même : un préféré dans le lot?

R Les films, c’est comme les enfants. Il y en a qui réussissent dans la vie, d’autres pas (rires). Il y en a deux ou trois qui n’ont pas réussi comme je le souhaitais, mais ils sont beaucoup dans mon cœur. Les autres, ils vivent leur vie, certains depuis plus de 50 ans!

Une séance de questions/réponses avec Costa-Gavras aura lieu ce dimanche 24 mai à 13h sur la page Facebook de M4:3.