Penelope Cruz et Antonio Banderas jouent les rôles principaux du nouveau Pedro Almodóvar, Douleur et gloire.

Cannes: un maître au sommet de son art, l’autre moins

CANNES — Les journées sont longues et les nuits sont courtes au Festival de Cannes. Jeudi soir, j’ai décliné deux invitations. La levée du corps a quand même été difficile vendredi matin. Le nouveau Ken Loach a servi de motivation. Le vénérable réalisateur britannique est en quête d’une troisième Palme d’or et il se révèle au sommet de son art. Sorry We Missed You, un drame familial touchant sur la charge mentale, aura ses chances. Un vrai petit bijou.

Avez-vous déjà eu l’impression que tout part en vrille? Parce que l’accumulation de problèmes, petits et grands, devient insurmontable? Parce que le travail (de plus en plus précaire) empiète sur la vie familiale et que la culpabilité qui en découle vous rend moins productif?

Loach (Moi, Daniel Blake) illustre avec beaucoup d’empathie dans son long métrage. «Il n’y a même pas besoin d’un patron pour donner des coups de fouet. C’est le travailleur qui s’exploite lui-même. C’est le capitalisme qui continue à fonctionner comme il l’a toujours fait», a expliqué le cinéaste en conférence de presse.

Tout part d’une bonne intention, celle de Ricky Turner (Kris Hitchen) d’offrir un meilleur avenir à sa femme Abby (Debbie Honeywood) et ses deux enfants, Seb (Rhys Stone) et Liza (Katie Proctor). La famille peinant à joindre les deux bouts, il devient entrepreneur indépendant pour une compagnie de livraison de colis. Pas d’avantages sociaux, que des charges. Et un superviseur qui presse le citron au nom de la sainte productivité.

Abby travaille autant que lui, comme préposée à domicile pour les gens en perte d’autonomie. Un emploi prenant, autant physiquement que mentalement. «Ce sont des femmes qui n’ont pas la reconnaissance qu’elles méritent», estime son interprète.

Forcément, et même s’ils ne le souhaitent pas, le duo résidant à Newcastle néglige ses enfants, malgré tous leurs efforts. Le plus vieux sèche les cours pour graffiter. La plus jeune souffre de leur absence. Peu à peu, le couple se délite. Ils sont dépassés et se demandent comment ils en sont arrivés là.

Depuis ses débuts, Ken Loach tape sur le même clou des inégalités sociales en mettant en scène des gens authentiques (avec des acteurs amateurs), cols bleus ou de la classe moyenne, qui tentent d’éviter de se faire broyer par la maudite machine.

Ce qui lui a valu autant d’accolades du Festival. «Il est venu tellement souvent qu’on devrait lui donner la citoyenneté cannoise», a blagué le modérateur de la conférence de presse. Indeed.

Ken Loach est un maître, dont l’œuvre considérable force l’admiration.

* * *

Pedro Almodóvar est aussi un cinéaste inestimable. On espérait que Douleur et gloire puisse corriger une grande injustice : le réalisateur espagnol n’a jamais remporté la Palme d’or. Et ce ne sera pas cette fois encore avec cette autofiction complaisante et narcissique sur un cinéaste vieillissant. Son drame sentimental n’a d’ailleurs récolté que de maigres applaudissements polis vendredi à la projection de presse. Il n’y a rien de pire que l’indifférence...

Almodóvar (Parle avec elle) réussit à sauver un peu son récit mélancolique de l’ennui au deux tiers. Mon voisin, qui ronflait copieusement, n’a manifestement pas eu la patience.

Bien sûr, le tout est superbe et filmé avec l’élégance qu’on lui connaît. Mais à moins d’être un inconditionnel, séduit par la mise en abyme et les clins d’œil qui en découlent, difficile de s’attacher à son alter ego (Antonio Banderas).

Cet homme perclus de douleurs traverse sa vieillesse sans gloire et sans grande considération pour les autres, s’anesthésiant à l’héroïne pour revivre son enfance (et les thèmes chers au cinéaste: la mère, le catholicisme, l’éveil du désir…).

Il n’y a rien de mal à contempler le passé. À condition de s’en servir pour avancer.

+

LU

Dans le Variety que le prochain film de Philippe Falardeau suscite beaucoup d’engouement au marché du film du festival. My Salinger Year a déjà été vendu dans plus d’une quinzaine de pays, en plus de l’Amérique de Nord. Le tournage du 10e long métrage du réalisateur québécois débutera le 23 mai, avec Sigourney Weaver (Alien) et Margaret Qualley (qui joue dans le prochain Tarantino). Il raconte l’histoire d’une jeune femme qui trie le courrier du célèbre auteur J.D. Salinger (L’attrape-cœur) et qui commence à répondre aux lettres par désœuvrement. Prise au jeu, elle trouvera sa vocation d’auteure. Theodore Pellerin (Chien de garde) fait également partie de la distribution.

VU

Des publicités de la mairie de Cannes entièrement rédigées en anglais. Du genre «Michel prend soin de nos tuyaux. Et vous, que faites-vous?» «Johanne est implacable avec les détritus. Et vous?» L’initiative est bonne puisqu’elle propose un message social sur la pollution en valorisant le travail des employés municipaux (tout sourire sur les pubs en question). Elles sont de toute évidence destinées aux touristes. Mais pas certain que les vacanciers ou festivaliers qui déambulent vont leur accorder plus qu’un regard distrait — les sens sont beaucoup sollicités, mettons. Un message subliminal?

ENTENDU

Un seul «Raoul», plutôt faible, depuis le début du Festival. Les origines du cri, juste après la musique du Carnaval des animaux de Saint- Saëns et tout juste avant le début de la projection, sont disputées. Celle qui est la plus communément admise est qu’il s’agit d’honorer un festivalier qui cherchait désespérément son compère dans la salle obscure. D’autres évoquent un homme à une divinité païenne du cinéma. Mais au fil des ans, la tradition a perdu de la vigueur. Rituelle à ma première présence, il y a sept ans, elle s’éteint doucement. Dommage? Pas vraiment. Enfin, si, un peu quand même.

On a vu

Sorry We Missed You
Ken Loach
****

Douleur et Gloire
Pedro Almodóvar
** 1/2

Rocketman (Hors-compétition)
Derek Fletcher
*** 1/2

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.