Sara Forestier, Roschdy Zem et Léa Seydoux livrent de remarquables performances dans «Roubaix, une lumière» d'Arnaud Desplechin.

Cannes: justice pour tous!

CANNES — Xavier par ci, Xavier par là… Un peu plus et j’en oubliais la compétition. Et en même temps, qui est la vedette de «Roubaix, une lumière»? Léa Seydoux. Et qui jouait dans «Juste la fin du monde» de Xavier Dolan? La belle actrice, évidemment. On n’y échappe pas. Blague à part, les deux longs métrages vus aujourd’hui avaient en commun la justice. Autant celle qui s’exerce auprès de marginaux que de la mafia. Deux quêtes de vérité, au fond.

Le titre ici fait référence au quatrième album de Metallica, … And Justice for All — qui sont incidemment les quatre derniers mots du serment d’allégeance aux États-Unis. C’est de cette égalité devant la loi dont il est question dans Roubaix..., mais aussi dans Le traître du vétéran Marco Bellocchio.

Pas mal heavy, tout ça, alors que le soleil se pointe vraiment le nez pour la première fois depuis le début du festival. Mais, bon, puisqu’on passe nos journées dans une salle de cinéma ou à écrire, c’est plutôt une bonne affaire toutes ces journées grisous.

Le film d’Arnaud Desplechin, donc. Il est question de justice pour une dame de 83 ans retrouvée assassinée dans son lit. Les soupçons se portent peu à peu sur Claude (Seydoux) et sur Marie (Sara Forestier), deux jeunes femmes marginales qui habitent dans un taudis à proximité de la victime.

Le réalisateur français s’est inspiré d’un fait divers — «victime et coupables ont existé» — s’étant déroulé dans la ville où il né, a grandi et tourné trois longs métrages, dont Trois souvenirs de ma jeunesse (2014) (ça tombe sous le sens vu le titre). La surprise est ailleurs. Dans le fait que Desplechin, un cinéaste cérébral, change de registre avec ce drame policier. Un prétexte, tout de même.

Il y a une enquête, évidemment. Menée par le commissaire Daoud (Roschdy Zem) et un petit nouveau, Louis Coterelle (Antoine Reinartz). Qui doivent composer avec le couple de suspectes hébétées et dépassées.

En toile de fond, ce dont il est vraiment question ici, c’est le déclin d’une ville industrielle jadis prospère dont près de la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Avec tout ce qui vient avec : inégalités, exclusion, solitude, dépendance, violence… Un peu comme dans Les misérables, en début de Festival, qui se déroulait en banlieue de Paris.

Roubaix, elle, est située près de la frontière belge, mais tout aussi miséreuse. Parce que Desplechin aime sa ville, de toute évidence, il a quand même choisi de lui de l’éclairer de belle façon. Le crime est glauque, pas son décor (enfin, pas tout le temps).

La huitième présence en sélection officielle du réalisateur d’Un conte de Noël et de La sentinelle ne lui vaudra pas une Palme d’or. Par contre, il pourrait bien servir de véhicule à des prix d’interprétation — car ce drame vaut d’abord pour ses interprètes (même si la réalisation est sans défaut).

Roschdy Zem (Chocolat), un acteur exceptionnel, a déjà gagné à Cannes. Mais il s’agissait d’un prix collectif décerné aux acteurs d’Indigènes (2006). Cette fois, le Franco-Marocain le mérite pour lui tout seul dans sa composition du suave et calme commissaire.

Sans jusqu’à leur donner un prix, Léa Seydoux, méconnaissable en poquée de la vie, et Sara Forestier (Suzanne) en dépendante affective un peu niaise, forment un solide duo.

Le jeu des acteurs est à ce point fascinant qu’on en oublie que ce n’est pas totalement convainquant et comment ça va finir…

* * *

Pas de suspense non plus avec Le traître. Pour son 26e long métrage, Marco Bellocchio retrace les grands moments d’une célèbre affaire : le témoignage de Tommaso Buscetta, membre notoire de la Cosa Nostra, contre ses collègues de la mafia dans les années 1980.

S’il a fait condamner 366 membres de «la pieuvre», momentanément décapitée, c’est en grande partie grâce à la ténacité et au courage du juge Falcone, assassiné le 23 mai 1992, une affaire qui a eu un énorme retentissement international.

Ce drame judiciaire est d’ailleurs un hommage appuyé à cet homme intègre — le réalisateur italien ne nous fait pas perdre de vue que Buscetta a d’abord été un meurtrier. Qui a perdu gros, cela dit : deux de ses fils...

Le personnage, car c’en est un, reste ambigu. Il accepte de collaborer avec la justice parce qu’il considère que sa confrérie a perdu son sens de l’honneur au détriment de la cupidité…

Ce film vieille école, beaucoup trop long pour son bien, s’avère néanmoins fascinant parce qu’il dévoile les rouages secrets de l’organisation criminelle. Il est question aussi de la notion de famille, au sens large, d’inimitiés, de secrets, de trahison, d’orgueil, de culpabilité...

Pour ceux qui se posent la question, Buscetta s’est éteint en 2000, de sa belle mort, même si sa tête était à prix. Sa femme vit encore aux États-Unis, son identité camouflée par un programme de protection.

Souvent la réalité dépasse la fiction...

+

On a vu
Roubaix, une lumière
Arnaud Desplechin
*** 1/2

Le traître
Marco Bellochio
***

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.