Sara Forestier, Arnaud Desplechin et Lea Seydoux lors de la présentation de <em>Roubaix, une lumière</em> au Festival de Cannes.

Arnaud Desplechin: Le meurtre lui va si bien

PARIS — Arnaud Desplechin brille au firmament du cinéma d’auteur depuis La sentinelle (1996) : sept fois en sélection officielle à Cannes, cinq fois nommé comme meilleur réalisateur aux Césars, dont pour Roubaix, une lumière, sa nouvelle offrande (les prix seront décernés ce vendredi 28 février). Or, le cinéaste a surpris avec cette réinvention du film noir tiré d’un fait divers dans sa ville natale, un long métrage bouleversant et de haut-calibre servi par des acteurs au sommet de leur art (Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier…). Il y a quelques semaines, à Paris, Desplechin a accordé au Soleil une entrevue où il discute avec autant d’humilité que d’intelligence de la création de cette œuvre singulière.

Q Vous vous êtes inspiré du meurtre d’une vieille dame, étranglée sur son lit, signalé par deux jeunes voisines qui vivent ensemble. Quelle est l’origine de long métrage?

R Je suis rentré du travail un soir très tard, il y a dix ans, et il y avait à la télé un documentaire sur un commissariat à Roubaix. Je me suis dit : «je suis le bon public pour ça.» J’ai été absolument fasciné. Mon film est un remake de ce documentaire. J’ai respecté tous les dialogues du documentaire. Mais comme je ne suis pas documentariste, j’ai envoyé un ami refaire un travail d’enquête pour nourrir cette histoire. Pendant ce temps, j’étais à Paris et je relisais Crime et châtiment deux fois de suite. J’étais halluciné par les ressemblances entre ce fait divers et le roman de Dostoïevski. Mon travail, c’est de démontrer que les gens, aussi démunis soient-ils, sont plus grands que la vie.

Q Ça vous amusait de changer de genre?

R J’en avais très envie. En regardant les films de mes collègues, le genre dominant est celui du film social réaliste. Je me suis dit : faisons-en un. Ce qui me tentait très fort, après des films pleins de fantaisie, c’était de mettre le roman à la porte et de conserver que le vrai. La moindre anecdote qui se passe est vraie : c’est comme ça que ça s’est passé. Ça me permettait de faire un film de pure mise en scène. Comme je ne pouvais pas me changer, c’est devenu un film noir. Sûrement parce que j’ai trop vu de film de Sydney Lumet quand j’étais jeune et que c’est un réalisateur que j’admire infiniment. Et puis le roman que j’avais mis à la porte est revenu par la fenêtre.

Q Vous évoquez Lumet, mais j’ai lu quelque part que Roubaix avait un rapport très fort avec Le faux coupable (The Wrong Man, 1956) d’Hitchcock?

R Parce que ce film est unique dans l’œuvre d’Hitchcock, avec son documentaire sur les camps de concentration, où le roi de la fantaisie a évacué toute la fantaisie. Comme lui, je me suis incliné devant le réel. Quand vous êtes devant des personnages dont la vie est tellement bousculée, fracassée, humiliée, vous leur devez de respecter comment ça s’est passé. Le faux coupable est le plus hitchcockien de ses films et pourtant, tout est vrai.

Q Vous avez tout de même pris une décision cinématographique importante en faisant rejouer le crime.

R [L’inspecteur] Daoud, [qui enquête sur le meurtre], est comme un metteur en scène dans cette scène. Il dit : «je veux la vérité. Voilà le décor, les places, le texte, vous l’improvisez. Dites-moi ce qui s’est passé.» Et elles rejouent la scène. Ces deux jeunes femmes qui ont fait quelque chose d’inhumain et qui sont terrifiées par ce qu’elles ont fait, en le recréant, elles reviennent dans l’humanité, par le travail des mots.

Q Parlant de Daoud, Roschdy Zem, nommé au César du meilleur acteur, se révèle impérial dans ce rôle. Était-ce un choix dès le début?

R Je n’écris jamais pour des acteurs. Et pourtant, sur ce film, il s’est passé quelque chose d’assez radical et unique. J’ai dit au producteur : «je vois Roschdy demain, s’il me dit non, je fais un autre film.» Je ne lui ai pas dit, parce qu’il m’aurait dit non (rires)! J’étais le plus heureux des hommes. C’est magnifique quand vous voyez un acteur à un certain âge de sa vie qui rencontre un rôle et qui s’épanouit à ce point. C’était magique à filmer.

Q Du côté féminin, est que Léa Seydoux et Sara Forestier correspondaient à ce que vous vouliez comme actrice, des interprètes prêtes à s’enlaidir pour leur rôle?

R Bien sûr. Sara m’a dit : «de toute façon, tous les réalisateurs m’enlaidissent». Alors qu’elle est jolie comme un cœur. C’est vrai que je cherchais deux tempéraments de femmes que tout oppose. Léa a joué le jeu admirablement, notamment dans la reconstitution, elle pleure et le rouge lui monte aux joues. On le voit dans les deux films qu’elle a faits avec Rebecca Zlotowski, dans La vie d’Adèle, il y en a toute une série, elle a ce désir de jouer des rôles brutaux et, parfois, dans des rôles plus glamour comme dans le Wes Anderson (The French Dispatch) et le James Bond, cette capacité de faire le grand écart. Cet appétit de jeu me fascine.

Q Vous avez tourné plusieurs de vos longs métrages à Roubaix. Cette fois, la ville n’est pas seulement un décor, elle fait partie intégrante du récit. Qu’est-ce qui vous obsède autant dans votre ville natale?

R Quand je suis arrivé à Paris, j’avais l’accent du Nord. Il fallait que je m’intègre. Mais je lisais les romans de Philip Roth, dont l’action se passe toujours à Newark [New Jersey], une ville d’un ennui absolu. Je me suis dit : «je suis né dans un territoire humble, il ne faut pas que je me cache.» Cette ville m’a marqué à vie, il faut que je l’accepte. Il y a un aspect presque comique, comme chez Roth, dans le fait de retourner dans cette ville modeste, pas très jolie et tout ça.

Q Ce film se veut aussi le portrait d’une ville industrielle en déclin. Est-ce le microcosme qui traduit le malaise des villes industrielles françaises à l’extérieur de Paris?

R Oui, mais le plus on est local, le plus on est universel. Je pense que les bonnes mises en scène de Tchekhov, qui sont tellement russes, deviennent universelles et parlent à l’humanité entière. Roubaix est une ville industrielle déshéritée et pourtant, elle est un peu singulière parce qu’il y a une forte communauté algérienne. C’est très bizarre. Et c’est une ville frontalière avec la Belgique. Sur le plan de l’architecture, ce fut une ville florissante, il y avait des palais et des châteaux des capitaines de l’industrie parisienne. Donc, la ville tente de survivre à sa déchéance, à son effondrement depuis 50 ans. Et pourtant, il y a beaucoup de vie en raison de l’immigration. On ne comprend pas pourquoi ils viennent là…

Q Roubaix, une lumière est le film le moins autobiographique de votr œuvre. À vous écouter depuis le début de notre entretien, j’ai tout de même l’impression que c’est, curieusement, celui qui est le plus près de vous.

R Je crois. Il s’est passé une chose très forte sur ce film. J’étais un enfant terrifié. Et le cinéma m’a appris à avoir moins peur. Avec ce film, j’ai enfin pu habiter l’endroit où je suis né. Sur ce film, il y avait une couleur bouleversante dans l’identification que je pouvais avoir. Bien entendu que Daoud est une figure de mise en scène à laquelle je m’identifie. Et quand je vois Marie et Claude, qui ont fait une chose épouvantable, je les aime au-delà de la raison. Je ne sais pas pourquoi. Je ne leur pardonne pas ce qu’elles ont fait. Je les aime, c’est comme ça. Dans cet amour, je sais qu’il y a un trait où j’ai essayé de donner le plus de moi au public. Je ne sais pas le dire plus adroitement. Je vous le dis avec maladresse.

Roubaix, une lumière prend l’affiche le 6 mars

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