Alan Yang a été chanceux que son premier long métrage soit distribué par Netflix.
Alan Yang a été chanceux que son premier long métrage soit distribué par Netflix.

Alan Yang : les quatre femmes d’un homme

Alan Yang a pris son temps avant son premier long métrage, mais il ne s’est pas tourné les pouces : scénariste et réalisateur de la série-culte Parks and Recreation ainsi que cocréateur et réalisateur de l’immense succès Master of None, qui lui a permis de devenir le premier Américain d’origine asiatique de l’histoire à gagner un Emmy, en 2016. Pour Tigertail, il a toutefois délaissé le registre de la comédie pour celui, poignant, du drame familial, largement inspiré de son père. Le Soleil l’a rejoint à son domicile de Los Angeles pour la sortie du film et discuter de Parasite, de l’influence de Wong Kar-wai, de diversité à l’écran...

Q D’une certaine façon, vu le contexte de la pandémie, vous êtes chanceux que Tigertail se retrouve sur Netflix plutôt qu’en salle?

R Nous sommes incroyablement chanceux, même si nous devions avoir une sortie simultanée en salle. J’espère que le film pourra apporter aux gens un peu de réconfort et les aider à rester à la maison.

Q Tigertail est, de toute évidence, un long métrage très personnel, racontant le périple de Pin-Jui, un homme qui laisse la femme qu’il aime pour grimper dans l’échelle sociale en immigrant aux États-Unis. Qu’est-ce qui est autobiographique et qu’est-ce qui relève de la fiction?

R L’histoire est inspirée de ma famille, en particulier mon père, qui a immigré de Taïwan dans des conditions difficiles avec ma mère. Je m’en suis inspiré, après avoir discuté avec eux et ma sœur, mais il y a beaucoup de fiction. J’ai surtout essayé de faire de mon mieux pour incorporer la vérité émotionnelle de leur périple et l’intégrer dans une histoire que je voulais irrésistible, divertissante et riche en émotions.

Q Dans ce récit personnel, quels sont les éléments qui le rendent universel à votre avis?

R Il y en a tellement. Évidemment, c’est l’histoire d’un Américain d’origine asiatique qui a immigré, mais il touche les thèmes de l’amour, de la passion, des regrets, des liens filiaux, de l’honnêteté et de la vulnérabilité. C’est toute la question de la transmission et comment les gens doivent composer avec celle-ci, notamment le fait que la force ne réside pas toujours dans le stoïcisme, mais qu’il y a parfois du courage dans la vulnérabilité et l’honnêteté avec les proches qu’on aime.

Q Pin-Jui laisse derrière lui la femme de ses rêves parce qu’il veut assurer à sa mère une meilleure retraite. C’est un sacrifice qui va lui coûter cher…

R Oui. Au fond, c’est un film à propos des quatre femmes les plus importantes de sa vie — sa mère, la femme qu’il aime, celle qu’il marie et sa fille —, et comment ses relations avec elles reflètent chacune une partie de sa personnalité.

Q Vous auriez pu explorer la relation père-fils, mais vous avez opté pour père-fille. Pourquoi avez choisi Angela comme alter ego?

R Angela est une combinaison de ma sœur et moi. Je trouvais qu’il y avait une belle symétrie dans sa relation avec quatre femmes. En plus, il y avait un élément qu’on retrouve dans plusieurs familles, pas seulement asiatiques, où les filles obtiennent le plus petit bout du bâton. C’est une forme de commentaire sur la question et le fait que les garçons chéris sont gâtés alors que les filles l’ont moins facile. Comme dans ma famille. La vie n’est pas toujours juste (rires).

Pin-Jui entretient une relation cahotique avec sa fille Angela.

Q Tigertail arrive à un bon moment, après le grand succès public et critique de L’adieu (The Farewell) et de Parasite et ses multiples Oscars. Est-ce que vous croyez que votre long métrage va obtenir plus d’intérêt?

R Je ne pourrais pas être plus heureux que ses films existent. Ce n’était pas le cas il y a quatre ans quand j’ai commencé à écrire ce scénario (rires). Je ne savais même pas si je réussirais à le tourner. Les gens ne faisaient pas des films comme ça. Je me sens très chanceux que ces films que j’adore aient obtenu autant de succès. Et Parasite m’a démontré que les gens commençaient à être un peu plus à l’aise avec les sous-titres. Et Roma, un chef-d’œuvre, que les spectateurs ne devraient pas être rebutés parce qu’il y a un peu de lecture à faire. Soyons francs : Tigertail utilise trois langues : anglais, mandarin et taïwanais. Mais c’est une question d’authenticité.

Q Vous considérez-vous comme un cinéphile?

Ça s’en vient! J’ai n’ai pas fréquenté une école de cinéma. Depuis quelque temps, je suis en mode rattrapage. Je vois tous les Bergman, les Godard, Truffaut, Antonioni… J’apprends. Dans l’élaboration de Tigertail, j’ai regardé des films taïwanais, Edward Yang, Hou Hsiao-hsien; japonais et chinois aussi, Wong Kar-wai, [Yasujirō] Ozu…

Q Parlant de Wong Kar-wai, les séquences très sensuelles et colorées où on voit Pin-Jui dans la jeune vingtaine avec sa flamme Yuan m’ont fait penser à In the Mood for Love. Était-ce une influence?

R C’est le plus beau compliment qu’on peut me faire. C’est une source d’inspiration immense : ce film est dans ma chair. C’est un des meilleurs films jamais réalisés. Pour la préparation de Tigertail, je prenais des photos sur mon téléphone de classiques que je regardais sur ma télé pour les consulter plus tard : In the Mood for Love, L’arbre de la vie, des Tarkovsi… Tu empruntes des meilleurs! (rires)

Certaines séquences entre Pin-Jui et sa flamme Yuan rappellent le classique<em> In the Mood for Love </em>(2000) de Wong Kar-wai.

Q Outre l’influence esthétique, vous avez joué avec la structure temporelle plutôt que de proposer un récit en ordre chronologique. Pourquoi?

R Certains disent que mon film ressemble à un tableau impressionniste. Je pense que c’est une bonne façon de le voir. Les [peintres] impressionnistes peignaient la même scène à différentes heures et ça devenait intemporel. Avec les retours en arrière dans ce film, c’est comme si ce n’était pas à 100% réel, comme un rêve éveillé. Nous avons filmé en 16 mm, pour le grain et la saturation des couleurs, pour les verts et les cyans… Ce qui nous amène à nous poser des questions sur [Pin-Jui] : était-il réellement comme ça ou ce sont ses souvenirs qui teintent la réalité? Il y avait une démarche intentionnelle de transmettre les émotions par les aller-retour où les souvenirs deviennent plus présents dans sa vie que ce qui s’y déroule dans le présent.

Q Nous avons effleuré la question de la diversité tout à l’heure. Vous avez commencé votre carrière au sein de l’équipe de la comédie-culte Parks and Recreation (2009-2015, avec Amy Poehler, Chris Pratt, Aziz Ansari…) qui, je crois, a ouvert beaucoup d’esprits à la diversité. Croyez-vous?

R Oui. Quand on regarde la distribution, elle était très diversifiée et avec une grande variété de personnages — ce qui amène un plus grand éventail de perspectives. Quand tu as ceux-ci, tu peux aborder les questions de diversité, de l’héritage racial et tout ça. Nous avons accompli beaucoup depuis 5, 10, 15 ans… Il y a encore beaucoup à faire, mais nous avons progressé!