Les auteurs William S. Messier, Jean-Guy Forget, Mathieu K. Blais et Nicholas Giguère (absent) ont fait entendre leur voix lors du Café littéraire qui a donné le coup d’envoi de la présente édition des Correspondances d’Eastman.

Chutes et territoires masculins aux Correspondances d'Eastman

L’appartenance de l’auteur à une région et la provocation ressortent rapidement dans le livre Queues de Nicholas Giguère a souligné l’animateur en lisant les premières lignes du roman autofictif : Je suce des queues. Ça pourrait être mon métier, mais à la place j’étudie à l’Université de Sherbrooke. Ça paraît mieux sur un CV.

« J’aime les textes incarnés avec un cadre spatiotemporel bien défini. Ça fait partie de ma démarche qui relève vraiment du dévoilement et de l’impudeur. Je n’ai pas tendance à garder des détails pour moi, mais plutôt à tout livrer. La provocation vient de ce parti pris pour la vérité et l’authenticité qui s’atteint sans censure », explique celui qui enseigne aujourd’hui sur le même campus où il a entamé ses études à son arrivée à Sherbrooke en 2003.

Auteur du recueil de nouvelles Le Basketball et ses fondamentaux, William S. Messier campe ses histoires dans les décors de Granby et Sherbrooke, villes où il a vécu.

« Écrire à partir de ce qu’on connait, c’est un cliché souvent répété. J’ai été un grand lecteur d’auteurs américains et ces derniers investissent beaucoup le territoire dans leur histoire. Pour moi, ç’a été un peu un automatisme d’écrire à partir d’un territoire que j’ai connu personnellement. Après, c’est un peu un territoire fantasmé aussi », note-t-il.

L’auteur citadin Jean-Guy Forget, qui s’est inspiré de la vie nocturne de la métropole pour écrire After, explore aussi son territoire intérieur en s’attardant à l’émotion ressentie. Et non pas simplement à l’événement ou au lieu comme tel. « Ce qui m’intéresse, c’est beaucoup les territoires cachés, les territoires imaginaires qu’on se crée. Montréal est une grande ville qui est constamment en mouvement. Du jour au lendemain, des bars disparaissent, des quartiers s’embourgeoisent et on finit par perdre des territoires qui finissent par exister seulement dans notre mémoire. Dans After, j’ai écrit chacun des chapitres en me basant sur des lieux où des événements extrêmement éphémères se sont produits. Je trouve intéressant que ces lieux, qui existent maintenant que pour nous, finissent par nous constituer », raconte l’auteur qui travaille sur un premier recueil de poésie inspiré du quartier défavorisé de son enfance.

Mathieu K. Blais omet intentionnellement tout référent géographique dans son recueil de poésie Tabloïd. « Je ne nomme jamais de lieux précis. C’est délibéré. Mais quand j’écris, je les vois ces lieux-là. Quand je parle du centre commercial, je vois le Carrefour de l’Estrie. Quand je parle d’une montagne, je vois le mont Bellevue. Quand je parle de l’artère principale, je vois la rue King », explique celui qui adopte le concept « d’urbanité générique » faisant en sorte que les lecteurs de Trois-Rivières, de Saguenay ou de Gatineau puissent imaginer leurs propres référents.

L’art de la chute

Chaque matin, chaque avis de décès, une bouche de moins à nourrir, un nom de plus à oublier, quelques livres en trop à tout jamais perdues, écrit Mathieu K. Blais dans Tabloïd « où la chute arrive beaucoup par la répétition, la routine, le quotidien. Tous les poèmes commencent par “chaque matin” alors la chute est toujours à recommencer. Comme un espoir qui arrive à la fin du jour et puis, on se réveille le lendemain matin au même endroit et tout est à recommencer. Ce n’est pas une chute libre qui dure très longtemps. Et ce n’est pas non plus des chutes épiques, mais ce sont des chutes qui en s’accumulant créent une espèce de décadence », note l’auteur.

J’ai une bonne relation avec l’autodestruction. Je me détruis toujours avec passion, fougue et finesse. C’est sûrement une réponse à la surprotection de ma jeunesse, lit-ton dans After « qui est probablement un roman de chutes. Le livre traite de façon non linéaire de trois relations différentes qui commencent et se terminent. C’est une documentation de chutes, une sorte de plongée en soi. Je souhaite creuser au fond de la chute et voir la beauté de la chute sans nécessairement chercher à finir avec une belle fin », souligne Jean-Guy Forget.

Granby est le cul-de-sac des espoirs de l’homme, raconte William S. Messier dans son roman. « La principale chute du recueil est la chute de personnages par rapport à leurs idéaux. J’ai rien inventé, la littérature parle de chutes d’idéaux depuis fort longtemps. Les personnages ont vécu avec une vision d’eux-mêmes idéalisée et pleine d’espoir. Ils se voyaient comme de grands athlètes, de grands rêveurs. Et la vie dans une ville peu stimulante et ordinaire dont ils voient que la laideur les rattrape », explique-t-il.

« Le but est de surprendre le lecteur. L’anti-chute ou l’absence de chute peut être une bonne façon. Il faut toujours travailler la chute, mais il faut tomber différemment, ne pas toujours tomber au même endroit. Il faut éviter les tics d’écriture », résume Mathieu K. Blais.

« C’est important, car sinon on tombe dans de la poésie ou des nouvelles à numéros avec toujours les mêmes débuts, les mêmes structures, les mêmes finales », conclut Nicholas Giguère.

Une trentaine de spectateurs étaient présents, malgré la pluie, au premier café littéraire. Les Correspondances d’Eastman se poursuivent jusqu’à dimanche. Beau temps mauvais temps.