L’artiste Pascal e offres des œuvres à la fois réfléchies et désordonnées, majoritairement constituées de livres et de pages modifiées.

Chevaucher les limites en quatre temps

Question de bien décrocher pour la période estivale, la Maison des arts et de la culture de Brompton (MACB) invite le public à quitter le présent tangible pour se laisser dériver au travers de fables prémonitoires, de traces du passé, d’égarements mentaux ou encore de vagabondages de l’esprit. Réunis sur le thème À la frontière du réel, les univers discordants des quatre artistes s’harmonisent pourtant le temps d’un parcours de sculptures et de toiles.

« Se situer à la frontière du réel, c’est là où le tangible peut basculer dans une autre dimension, où l’impossible devient possible, où les limites s’effacent et laissent la fiction devenir réalité », évoque la MACB pour décrire sa nouvelle exposition, qui joue sur les contrastes entre mondes joviaux et sombres, entre concret et abstrait, entre soin et désordre.

L’amalgame présenté jusqu’au 8 septembre estompe également la limite entre art émergent et professionnel, car il comprend des œuvres des artistes aguerris Anne-Marie Berthiaume et Mathieu Gotti, mais aussi celles d’Agatha Veale et de Pascal e St-Pierre, deux créatrices de la relève.

Anne-Marie Berthiaume présente Le quartier Juxtaposé, une exposition ludique et poétique.

Imaginer l’après nous

Entremêlant des œuvres anciennes et nouvelles sous l’intitulé Aux grands maux les grands mirages, Mathieu Gotti propose la contemplation d’un futur après l’extinction de l’homme — « une frontière pas si irréelle », a-t-on souligné lors du vernissage.

Celui qui amorce son processus créatif en s’imprégnant de recherches scientifiques vise toutefois à s’éloigner des discours universitaires austères. « Il y a présentement une guerre contre les intellectuels et ça crée une rupture entre les gens qui réfléchissent et les gens qui ont un Dodge RAM; moi, je veux aussi faire apprécier mon art par le gars avec sa Dodge RAM! » illustre l’artiste avec humour.

Dans cette optique, le sculpteur a d’ailleurs placé deux de ses nouvelles œuvres à l’extérieur de la MACB.

« C’est pour offrir ça aux pêcheurs, au dude qui va faire des beignes avec son pick-up dans le stationnement en arrière... Je ne veux pas que les gens aient peur de voir une de mes œuvres. Mon public, c’est toute la population, parce que c’est elle qui fait la culture. Ce n’est pas juste avec des artistes, des livres ou des œuvres qu’on génère de la culture, [mais c’est aussi en offrant des symboles] ou des informations qui sont digérées par la population », soutient Mathieu Gotti.

Cette ouverture se ressent dans l’aspect « patenté », parfois même abîmé, de ses sculptures de bois « concrètes mais intelligibles ».

L’artiste est d’ailleurs bien loin de les traiter comme d’inaccessibles objets précieux : « Les enfants peuvent jouer avec mes œuvres, et si au pire, ils volent une carotte, je m’en fous! Parce que c’est correct : ils se sont approprié une œuvre d’art et c’est chouette! Ça se peut que j’en donne en cours de route... J’ai une sculpture avec des bananes à laquelle il en manque plein chaque fois et ce n’est pas grave! Je préfère les donner et que ce soit un échange avec la personne plutôt que juste un vol, mais tu ne fais rien avec une carotte en bois! » rigole-t-il.

Agatha Veale explore, en toiles et sculptures, la frontière entre santé et maladie mentale, utilisant notamment des comprimés de psychotropes dans une de ses créations.

Souvenirs et lieux imbriqués

De son côté, Anne-Marie Berthiaume propose aux visiteurs d’errer dans Le quartier Juxtaposé, avec ses représentations en 2D et en 3D de maisons entourées ou remplies de personnages enfantins ainsi que de masses colorées variées. Elle tente ainsi de dévoiler les dessous du réel, en matérialisant les traces de l’intangible d’une façon poétique et légère.

« La maison, c’est le contenant du quotidien, avec des souvenirs, des moments passés et présents qui s’y accumulent et qui s’y rangent. Ces expériences laissent des traces, qui sont imagées par des formes et des couleurs. Parfois, les maisons se déversent dans l’extérieur pour créer des paysages irréels », détaille l’artiste.

Elle explique que son concept est inspiré d’une réflexion qu’elle a en regardant ses propres enfants être influencés par le monde qui les entoure : « Un enfant arrive dans un monde qui existe déjà, et tout ce que l’enfant fait, c’est de s’imprégner de ce qui se passe autour de lui. Mais c’est vrai aussi pour tout le monde : ce qu’on laisse en ce moment va s’imprégner sur les gens, et ce que quelqu’un d’autre a laissé vient s’imprégner sur nous. »

C’est pour cette raison que les silhouettes — des versions sérigraphiées de photos de ses garçons de quatre et sept ans — ne sont constituées que d’un contour noir tracé sur fond blanc, sauf pour la tête, qui est imprégnée de masses multicolores.

L’installation des créations joue elle-même avec l’espace, car certaines œuvres s’intègrent aux éléments architecturaux de la pièce. Soucieuse d’intégrer une notion de jeu dans son exposition, Mme Berthiaume a également installé une table basse avec des matériaux identiques à ceux des œuvres, pour que les visiteurs puissent les manipuler et créer à leur tour. Des personnages se cachent aussi à quelques endroits dans la pièce, transformant l’exposition en jeu de cherche et trouve.

Mathieu Gotti assis sur son « carrotier », dans l’un des montages de son exposition Aux grands maux les grands mirages.

La relève

Contraste intéressant : après avoir vu au rez-de-chaussée les œuvres au fond mûr mais à la forme qui emprunte allègrement dans l’imagerie ou la naïveté de l’enfance, les visiteurs monteront les marches comme des années pour aller rejoindre les créations beaucoup moins enfantines des deux plus jeunes artistes.

Agatha présente une démarche structurée, intellectuelle et engagée. Elle explore la frontière entre santé et maladie mentale au travers de toiles et de sculptures, dont l’une est réalisée avec des comprimés de psychotropes.

Pascal e St-Pierre apporte quant à elle un brin de folie et d’exploration éclectique, poétique. C’est le chaos aimé et soigné, ou « la droiture dans le flou », comme avance l’artiste pour décrire son projet. À la fois réfléchies et désordonnées, ses œuvres majoritairement constituées de livres et de pages modifiées invitent à une curiosité vagabonde.