Serge Chapleau publie la rétrospective Depuis mes débuts. L’épais recueil grand format donne à voir le talent du caricaturiste de La Presse, mais c’est aussi une fenêtre sur ce qui a marqué le Québec pendant ce demi-siècle.
Serge Chapleau publie la rétrospective Depuis mes débuts. L’épais recueil grand format donne à voir le talent du caricaturiste de La Presse, mais c’est aussi une fenêtre sur ce qui a marqué le Québec pendant ce demi-siècle.

Chapleau : 50 ans de dessins minés [PHOTOS]

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Serge Chapleau a l’habitude de voir ses caricatures vivre sur papier glacé. Depuis 27 automnes maintenant, L’année Chapleau qu’il publie regroupe un florilège de ses meilleurs dessins. Il a coutume, donc, de feuilleter un livre où brillent ses idées et son coup de crayon. Mais cette fois, c’est autre chose. Le recueil Depuis mes débuts illustre tout le parcours du caricaturiste de La Presse. En résumé, c’est près de 50 ans de carrière que le bouquin retrace; cinq décennies pendant lesquelles l’artiste montréalais a traqué les travers de l’actualité. Politiciens, artistes, sportifs et autres acteurs de la scène publique ont tremblé sous le plomb de sa mine impitoyable.  

« C’est particulier, ça me ramène jusqu’à l’époque de ma jeunesse, où je cherchais encore ma voie. On évoque mon passage à Perspectives et au Devoir, on couvre aussi la période de Laflaque qui a duré 15 ans à la télé de Radio-Canada. »

La brique de 304 pages est lancée en même temps que se déploie, jusqu’au 7 mars 2021, une grande expo rétrospective au Musée McCord de Montréal. 

« Tous mes dessins sont entreposés au Musée McCord. On parle d’environ 7000 caricatures… L’expo devait initialement débuter le 15 avril, mais comme on était en pleine pandémie, on a décalé. Toute l’exposition est dans le livre. Le papier qu’on a choisi est de grande qualité, l’impression est formidable, mais j’avoue que voir les originaux bien encadrés, bien éclairés, dans un contexte muséal, ça permet d’apprécier le travail comme nulle part ailleurs. J’ai revu des périodes de ma vie. Je dessinais sans arrêt, à la plume et plus tard au plomb, des heures durant. J’étais complètement fou [rires]! Normalement, comme caricaturiste, tu trouves un style très, très léger et facile qui te permet de réaliser plusieurs illustrations et de soutenir le rythme de la publication quotidienne. Moi, je m’embarquais sur un dessin et je passais la journée dessus! »

Autoportrait datant de 1973.

De l’histoire et de l’irrévérence

Ce souci du détail et du trait juste a des racines profondes. On apprend dans les premières pages du livre grand format que, chez les Chapleau, on dessinait comme d’autres font du ski ou jouent au hockey.  

« Ça venait probablement du fait qu’on ne possédait pas beaucoup de jouets, résume le caricaturiste en riant. Mais on avait du papier, des crayons. »

Les sept garçons de la famille pouvaient créer mondes et personnages à partir de ces deux essentiels. 

« Mes frères étaient aussi talentueux. Je ne suis pas celui qui était le plus habile. Mais je vais reprendre un cliché auquel je crois : dans le succès, il y a 10 pour cent de talent, 80 pour cent de travail et un dernier 10 pour cent de chance. » 

Après ça, pour faire son chemin dans les journaux, il fallait encore avoir cette capacité de regarder l’actualité avec acuité et oser jouer d’audace. 

« Ça, ça faisait partie de moi depuis longtemps. J’étais un petit gars un peu à part des autres. Non seulement je dessinais dans la marge de mon cahier, mais j’étais moi-même dans la marge. Je n’étais pas le plus grand des sportifs, j’étais maigre comme un pic, je n’évoluais pas dans les bonnes gangs. Quand je suis arrivé à l’École des beaux-arts, ça a changé. Mais bon, ce côté pointu et irrévérencieux, je l’ai seulement aiguisé avec le temps et la pratique. » 

Il a aussi affûté son aisance à flirter avec les limites de l’acceptable. 

« On compare le caricaturiste au fou du roi. Si le bouffon royal faisait un mauvais gag, il pouvait se faire trancher la tête. Caricaturer, c’est marcher sur la corde raide. L’image qui me vient pour évoquer mon métier, c’est le bord du précipice, quand tu es en équilibre près de la falaise. Un pas de trop en avant, tu tombes. Un pas en arrière et c’est plate. Il faut rester sur le fil. »

Et observer pour raconter en une image ce qui remue la société. 

« C’est mon éditeur Pierre Cayouette qui a parlé de ce livre comme d’un cours d’histoire, une façon de regarder ce qui s’est passé ces 50 dernières années. La caricature, c’est un bon média pour ça. En un dessin, on replonge dans ce qui a marqué les époques.

De nombreuses personnalités publiques ont été immortalisées par le coup de crayon de Chapleau. Ici, Sonia Benezra et Francine Grimaldi, dans les années 1990.

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Le séisme Charlie Hebdo 

Avec Serge Chapleau, impossible de parler de différentes époques sans évoquer la nôtre, qui fait la vie dure aux journaux.   

« Je pense que les choses se transforment, les moyens changent, mais le besoin d’une critique sociale demeure. Les caricatures, au XIXe siècle, c’étaient des gravures sur bois. Maintenant, on les réalise à l’ordinateur. On verra dans 15 ans où on en sera, mais il y aura toujours quelqu’un pour critiquer, et ce n’est pas le troll d’internet qui peut faire ça, parce que le métier de caricaturiste demande une persistance dans le temps, une signature et un peu de talent pour viser à la bonne place, dans le bobo, là où ça fait mal. » Enfoncer la pointe du crayon dans les zones délicates, c’est nécessairement essuyer des refus de publications. Au fil du parcours, il y a eu des patrons frileux, d’autres moins. 

« Mais c’est à nous d’essayer de passer notre message subtilement. Si mon dessin est refusé par le patron, j’ai deux options. Je peux l’envoyer promener, claquer la porte fièrement, la tête haute, et disparaître à jamais. Je vais avoir mon 15 minutes de gloire, on va parler de moi dans le journal, et deux semaines après, ce sera fini. J’aime beaucoup mieux ronger mon frein, rentrer à la maison, faire un autre dessin et revenir avec le même sujet, traité d’une façon différente. Ça va peut-être être meilleur, en plus, parce que la voie facile et évidente est rarement la plus efficace, en caricature. »

Quand on écorche les sensibilités, on s’expose à des grincements de dents, à de la grogne parfois féroce. 

« Il faut l’assumer, vivre avec ça. Des imbéciles, il y en a partout. Je reçois quotidiennement des courriels de haine terribles. Ce qui a changé, c’est qu’avant, ils étaient anonymes, alors que maintenant, les gens les signent. Ça n’a pas de bon sens. Je ne réponds jamais à ça, bien sûr, mais être haï, ça fait partie de la game. »

Craindre pour sa sécurité, ça, non, ça ne devrait pas être inscrit au contrat. Évidemment que la conversation glisse sur Charlie Hebdo et sur les attentats de 2015. Les salles de presse de partout ont tremblé devant l’innommable, alors que onze personnes ont été tuées dans l’enceinte du journal satirique. 

« C’est épouvantable, ce qui s’est passé… C’était le procès des complices de l’attentat, ces dernières semaines en France. Charlie Hebdo a réimprimé les dessins de Mahomet qui avaient soulevé l’ire des intégristes. Ils n’avaient pas le choix. S’ils ne le faisaient pas, c’était comme dire que les fous de Dieu avaient gagné. Il faut continuer à défendre le droit de s’exprimer. Si je peux dessiner Jésus, je devrais pouvoir aussi dessiner Mahomet. »

Le politicien d’origine sherbrookoise Jean Charest a maintes fois été dessiné par le caricaturiste.
La première caricature de Chapleau a été publiée dans <em>Perspectives </em>en 1972 et montrait un Gilles Vigneault sous la neige.

L’homme avec un manteau noir

Le souvenir en ramène un autre, qui remonte à une quinzaine d’années, plus ou moins. Dans une librairie de Montréal, avec son copain de la Gazette, Aislin, Chapleau signait les exemplaires de son dernier bouquin. 

« On avait tous les deux une couple de dessins dans le style "fou de Dieu". La police est venue parce que quelqu’un était entré avec un grand manteau noir. Ils nous avaient fait sortir par la porte d’en arrière et ce n’est pas allé plus loin, mais j’ai eu très peur. Je n’arrêterais pas de dessiner, mais il y a des moments, comme celui-là, qui sont plus difficiles », dit celui qui revendique aussi le droit à l’erreur. 

« Si on se trompe, on recommence le lendemain. C’est tout. »

Est-ce qu’alors, quand on trébuche, on conserve quelques regrets de ce qui a été publié? 

« Pas beaucoup, mais lorsque j’étais jeune, je faisais des dessins plus heavy. J’avais dessiné Jean Drapeau en porc, dans une fenêtre, et j’avais intitulé ça : Vue sur le porc de Montréal. C’était un peu gratuit et pas nécessaire. Aujourd’hui, je suis un peu plus "sage", mais ça ne m’empêche pas de critiquer le monde. »

Il s’agit de trouver l’idée, la bonne. Quotidiennement.

« Tu peux ne pas avoir d’idées du tout pendant des jours. Et à un moment donné, il y a une lumière qui s’allume, tu trouves ton flash. Ces jours-là, à 17 h, tu es tellement content, tu prépares ton dry martini en sifflotant. Ça dure dix minutes. Et après, ça repart. Il faut trouver autre chose pour le lendemain. Sauf que, vous savez — et là je vais sortir la plus vieille ligne du caricaturiste —, les gens pensent qu’on travaille complètement seul et abandonné. En réalité, on a des auteurs humoristiques incroyables qui fournissent du très bon matériel. On appelle ça des politiciens. » 

Serge Chapleau, <em>Depuis mes débuts</em>, Essai, Les Éditions La Presse, 304 pages.